L’intelligence artificielle se déploie partout, sa puissance de calcul augmente et le syndrome de l’apprenti-sorcier nous rattrape. Sous les attentes placées en elle couvent les craintes de la voir gouverner nos vies. Une fois encore, nous aurions oublié d’anticiper les contreparties de la promesse numérique : bataille de l’attention, addiction aux tendances en ligne, réduction de nos capacités cognitives et, plus grave, soumission généralisée de nos esprits et de nos données à une poignée de « virtuoses » de la tech.
Le cri d’alarme est fondé. Bien plus qu’une question démocratique, entendue comme régulation d’un outil, l’IA recharge la question de la démocratie dans sa possibilité même. Cette inquiétude, légitime, préside à ce nouveau dossier élaboré conjointement, et pour la première fois, par En Question et sa sœur française, la Revue Projet. Avec cet autre constat : c’est parce qu’il est trop tard pour vouloir « défaire » l’IA que nous devons la convoquer, l’interroger, et peut-être la transformer.
Comment ? En commençant par assumer de l’avoir accueillie dans nos quotidiens, rappelle Jean-Baptiste Ghins. Non, l’IA n’a pas surgi ex nihilo et elle nourrit même notre espérance de prise sur un réel qui nous échappe. Cet optimisme est d’autant plus cruel, selon la formule de la philosophe américaine Lauren Berlant (1957-2021), que nos imaginaires se trouvent, en l’état, délégués au pouvoir algorithmique de quelques-uns. Or, le temps n’est-il justement pas venu de contester l’hégémonie de ces derniers ?
Le numérique en soi offre des ressources en ce sens, observe Olivier Servais, et la possibilité de fonder un numérique démocratique est encore devant nous, réaffirment Lê Nguyên Hoang et Jean-Lou Fourquet. Les choix technologiques demeurent politiques, abonde Jean Cattan, et font droit à un réel contrôle collectif.
Cette ambition ne doit pas masquer d’autres points essentiels, qui engagent tout autant notre avenir. L’IA colonise aussi nos existences en coulisse, comme le détaillent deux entretiens. Mathilde Saliou souligne, en amont, le lourd tribut environnemental que nous impose cette industrie. En aval, Hubert Guillaud relativise les performances de systèmes lestés de biais qui ne sont jamais que les nôtres.
Alors, qu’avons-nous négligé en faisant advenir le règne de cette intelligence dite « artificielle » ? Sans doute de nous prémunir de cette croyance en la neutralité technologique. Une éthique dans un monde sous gouvernance numérique appelle bien plus qu’une régulation ou une correction de biais, avertit Gemma Serrano. La Magnifique humanité invoquée par le pape Léon XIV ne peut se réaliser sans une redéfinition du bien commun.
Benoît Hervieu-Léger