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  • En Question n° 157
  • publication
  • 10 juin 2026

Servitude volontaire : L’IA, fabrique de l’optimisme

  • Jean-Baptiste Ghins, diplômé en philosophie contemporaine, doctorant en philosophie de la technologie et philosophie de l’art à l’Université catholique de Louvain et animateur d’ateliers de philosophie dans l’enseignement secondaire.
12 min 12

On s’offusque volontiers de la colonisation du quotidien par l’intelligence artificielle, qui s’imposerait ex nihilo pour détruire nos formes de vie. Peut-être est-il temps d’assumer que nous lui faisons bon accueil, et chérissons en l’IA sa faculté à nous faire espérer encore.

L’Homme qui court, huile sur toile de Kasimir Malevitch, 1930-1931 – Crédit : Wikimedia Commons.

L’intelligence artificielle (IA) effraye. Elle menace de supprimer des emplois et d’aggraver la crise écologique. Pire : elle écrit, dessine et compose, autant d’activités autrefois dévolues aux dimensions les plus nobles de notre vie humaine, soit le langage, l’art et le sacré. La panique est totale. Pas un jour ne passe sans qu’on rappelle le nombre faramineux d’écoutes qu’a engendré sur Spotify[1] un morceau généré par IA.

On doit beaucoup à la vigilance du philosophe Éric Sadin, mais sa présence médiatique dans la foulée de son livre écrit en réaction à l’irruption de ChatGPT, Le Désert de nous-mêmes, entérine complètement cette vaste inquiétude, en insistant sur tout ce à quoi la technologie se substitue, jusqu’à remplacer nos « facultés intellectuelles et créatives »[2].

Le présent texte veut questionner ce récit apocalyptique. Il tente d’envisager l’IA, et plus généralement le numérique, moins comme un envahisseur que comme une prothèse qui a trouvé dans notre culture une terre propice à son implantation. Nous voulons montrer que les technologies contemporaines ne surgissent pas parmi des humanistes en toge discourant sur les astres, mais au sein d’une société gangrenée par un impératif de performance, depuis laquelle les plateformes deviennent une ultime planche de salut.

Lutte sempiternelle

Que l’IA pose problème ne fait pas débat. Elle est un scandale en matière de vie privée et constitue un environnement en tout point nocif à une vie attentionnelle saine. Ce qui doit nous interroger est la réaction dominante d’après laquelle nous serions sur le point de cesser de lire, discuter et penser, puisque ces activités seront désormais confiées à des machines. La fascination pour le moment de bascule oublie de mentionner que la délégation de nos facultés productives à des systèmes standardisés est un vieux problème, propre au fonctionnement de la société industrielle.

Toute l’œuvre d’Ivan Illich, théologien écologiste, est une leçon de cet ordre : l’automatisation empêche les individus d’être autonomes, c’est-à-dire de faire par eux-mêmes et par là même de déployer leurs capacités créatrices et relationnelles. Platement dit, l’IA fait tous les dégâts que faisait déjà l’industrie classique, sans cesse identifiés, jamais résolus : « ça pollue et ça rend con »[3].

La réaction apeurée face à l’IA reconduit le vieux combat entre artisanat et industrie.

La réaction apeurée face à l’IA ne produit rien de neuf ; elle reconduit le vieux combat entre artisanat et industrie, ou entre l’authentique et l’inauthentique. Un gâteau fait maison est préférable à des biscuits de supermarché. Un texte écrit par un humain vaut mieux que celui pondu par une machine. On voit ici se rejouer la sempiternelle lutte du charnel contre l’artificiel.

L’angle mort de cette réflexion, c’est une brève question : à quel besoin répond le numérique ? Qu’ont su rencontrer chez nous nos appareils connectés, que nous ne sommes pas parvenus à toucher autrement, et qui nous rendent si dociles à la connexion généralisée ?

Réification

La perspective paraît banale, mais elle renverse le problème. L’enjeu n’est plus de fustiger le Béhémoth[4] qui est en train de tout détruire, ce sur quoi nous sommes d’accord, mais de comprendre son succès. Assumer cette humilité, c’est-à-dire estimer que le numérique a gagné là où nous avons échoué, est particulièrement urgent en ce qui concerne la réflexion sur l’enseignement. Nombre de professeurs sont catastrophés ; la production des travaux écrits ne vaut plus rien, pas plus que la correction et l’évaluation, elles-mêmes déléguées à des logiciels ad hoc.

Pourtant, l’affaire est transparente : si l’école et l’université se réduisent à des institutions qui doivent évaluer la réussite ou l’échec, soit qui fabriquent de l’insertion ou de l’exclusion sociale, alors, dans le cas où l’IA peut aider un élève à performer, il l’utilisera sans hésiter. La critique humaniste d’une intelligence en train de dépérir n’est nulle part moins efficace que lorsqu’elle sermonne l’élève dont la tâche sociale a déjà été réduite à passer des examens.

Ceci doit nous mener à une affirmation claire : on n’automatise que ce qu’on a déjà automatisé dans la pratique sociale. François Ruffin, élu de gauche, a synthétisé cela de façon très pertinente dans un entretien donné en 2022 à feu la revue Limite : « Aux caissières, on leur a demandé de devenir elles-mêmes des semi-robots, avant de les remplacer par des robots ».

En 1923, le philosophe hongrois Georg Lukács conceptualisait cette logique en consacrant un essai à la notion de « réification », par quoi il entendait l’arrachement d’un phénomène à la totalité humaine et sociale à laquelle il appartient en vue d’un impératif productiviste. On peut exploiter une femme dès lors qu’on ne prend plus en compte qu’il s’agit également d’une sœur, d’une mère ou d’une amie. Une fois la personne réduite à une simple force de travail, voire à un unique geste dans une chaîne de production, il devient évident de l’intégrer à un dispositif automatique.

Ralentir

Dire ceci ouvre un horizon concret, déjà identifié à maintes reprises par le sociologue allemand Hartmut Rosa, héritier revendiqué de Lukács : ralentir. « Le plus important est que nous nous arrêtions », dit Rosa. Si analysé au prisme de la réification, le numérique répond en effet au besoin d’efficacité et d’optimisation. Il réduit le temps requis pour effectuer une tâche et ergonomise les comportements pour éviter les frictions qui coûtent du temps et de l’argent. L’IA, toujours une technologie de l’information et de l’automatisation, est le signe visible d’une obligation endémique de performance qui la précède largement. La lutte contre le tout numérique passera à ce titre par une résistance à l’accélération.

Pour beaucoup, ChatGPT ne détruit rien : il arrive à point nommé.

L’avantage de la critique que formule Rosa est qu’elle pointe vers une solution collective : créer les conditions de possibilité d’une vie ralentie, ou « résonante »[5]. En ce sens, elle donne une armature politique à la nostalgie du corps incarné, rappelant que le numérique ne s’inscrit pas dans une société innocente qui avait un amour de la tâche bien faite au service du bien commun et de la plénitude personnelle. Le numérique atteint plutôt le cadre en entreprise qui doit rédiger un énième rapport de mission ou l’employé à mi-temps dans l’associatif qui doit soumettre six appels à projets avant la fin du mois. Pour beaucoup, ChatGPT ne détruit rien : il arrive à point nommé.

Un défaut demeure. Si une critique de la réification interroge les causes de l’implantation technique, elle maintient l’opposition frontale déjà lue chez Sadin d’un monde contre un autre. À lire Rosa, il faudrait renoncer aux injonctions à l’efficacité et la rapidité au profit d’une vie douce et sereine. Encore une fois, la proposition n’est pas à la hauteur de la fluidité avec laquelle le numérique s’imbrique dans nos quotidiens. On se représentera en l’esprit une forme de vie résonante, sans jamais la prendre au sérieux, puisqu’aussitôt rattrapés par la cadence du système.

Mensonge expérientiel

Cette impasse sur laquelle la critique du numérique butte fréquemment, à savoir jouer une forme de vie contre une autre sans aucun espoir réel de voir la première triompher, peut être contournée en s’interrogeant sur un terrain particulier : les affects. Il est clair, comme soulevé plus haut, que le numérique intervient au niveau extérieur, en tant qu’outil au service d’une rapidité accrue. Il semble aussi avoir des effets intérieurs. Une manière significative de le démontrer consiste à se référer aux théories du complot, dont on sait à quel point elles sont consubstantielles au vécu de l’utilisateur[6].

Leur conséquence n’est pas uniquement la propagation de fake news ou la fédération de sous-cultures d’extrême droite prêtes à faire irruption dans l’espace public, ce dont a témoigné l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021. Plus fondamentalement, elles fabriquent un sentiment : à leur aune, le monde fait sens, ainsi que la place qu’on y tient, et le rôle qu’on y joue. De la sorte, la théorie du complot produit artificiellement quelque chose de l’ordre de la confiance en soi : elle engendre le sentiment d’être dans un monde dont on connaît les règles et sur lequel on peut agir.

Ce constat constitue un point de départ pour atteindre une compréhension plus large de ce que parviennent à faire les plateformes : elles produisent le sentiment d’être concerné par la promesse d’un bonheur futur. C’est vrai lorsqu’on pense aux réseaux sociaux, notamment LinkedIn, qui construit l’impression d’être pleinement admis parmi toutes celles et ceux qui travaillent et réussissent. C’est aussi vrai dans l’enseignement : la rédaction automatique d’un essai fabrique en même temps chez l’auteur du prompt[7] la satisfaction d’y parvenir, une forme de mensonge expérientiel sous la forme du sentiment d’avoir répondu aux attentes sociales.

La fuite en avant est inextricable : dans une société où il est de plus en plus difficile de s’intégrer, où les étapes à respecter pour obtenir un emploi sont de moins en moins connues, où, comme l’illustrent à merveille les romans sans ride de Franz Kafka, chaque geste peut vous faire dégringoler de l’échelle sociale, on s’en remettra toujours plus aux IA pour simuler une aisance que plus personne ne peut avoir.

Sentiment d’élection

Les plateformes numériques, aujourd’hui dopées à l’IA, prolongent certes une dynamique de rationalisation de la vie quotidienne ; elles fabriquent en plus la conviction qu’on est encore un interlocuteur privilégié de la société, ou un « optimisme cruel »[8], selon l’intelligente expression de la théoricienne états-unienne Lauren Berlant.

Les critiques de la rationalisation ont dès le début pris en considération cette fabrique de l’optimisme : Max Weber, figure centrale de la sociologie allemande, avait bien vu, en rédigeant L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, que la rationalisation de l’existence n’avait pas uniquement triomphé dans les milieux calvinistes par simple souci d’efficacité, mais pour conjurer l’angoisse d’être damné. Le métier, soit la vie systématisée, constituait pour les protestants craignant l’enfer « le moyen adéquat d’une abréaction des affects d’angoisse religieuse » liés à la doctrine de la prédestination, qui rendait inquiet d’être parmi les élus. La crainte de la sanction divine s’est aujourd’hui sécularisée dans la peur du déclassement, et le numérique apparaît comme le médium par lequel l’exorciser.

Il faut que nous constituions une pratique sociale qui rendrait le monde familier et hospitalier.

Si on accepte cette analyse, une nouvelle piste s’ouvre pour penser une société qui serait moins soumise au numérique. Il s’agirait de trouver un moyen alternatif par lequel produire, chez chacune et chacun, un sentiment fonctionnellement équivalentà celui produit par les plateformes. Le numérique parvient à instiller dans l’utilisateur la conviction illusoire qu’il est capable de performer, et participe dès lors toujours du monde qui l’entoure.

Pour sortir de ce mensonge délétère, il faut que nous constituions une pratique sociale qui rendrait, pour chacune et chacun, le monde familier et hospitalier. Cela requiert de passer du temps ensemble, une sécurité sociale et des espaces de participation démocratique, qui garantissent en droit l’insertion dans la communauté. Il est impératif que nous cessions d’être mis dans la position où nous devons sans cesse nous justifier d’être là, posture où, par crainte de l’échec, nous ne cessons de nous en remettre aux plateformes pour savoir que faire.


[1] Plateforme de streaming musical.

[2] Entretien sur France Inter, 1er décembre 2025.

[3] Selon l’expression historique de René Dumont, candidat écologiste à l’élection présidentielle française de 1974, appliquée à la voiture.

[4] Créature biblique de grande taille.

[5] Hartmut Rosa, Résonance. Une sociologie de la relation au monde, La Découverte, 2018.

[6] Christine Abdalla Mikhaeil, « Théories du complot : comment les réseaux sociaux les propagent et permettent une escalade vers la violence », The Conversation, 4 septembre 2023.

[7] Un prompt (aussi appelé requête) est une description textuelle de la tâche qu’une IA doit effectuer.

[8] Lauren Berlant, Cruel Optimism, Duke University Press, 2011.

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