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  • En Question n° 157
  • publication
  • 10 juin 2026

Magnifica Humanitas : L’encyclique de Léon XIV pour « désarmer l’IA »

  • Marcel Rémon, sj, directeur du Centre de Recherche et d’Action Sociales (CERAS) et membre du conseil d‘administration du Centre Avec.
10 min 10

À partir d’une actualisation des principes de la doctrine sociale de l’Église, le pape Léon XIV se dresse contre les structures d’exploitation et d’esclavage qui, sous couvert de progrès technologique, relèguent quantité d’êtres humains dans la misère et l’emprisonnement mental. Pour protéger notre magnifique humanité, il nous faut « désarmer l’IA ».

crédit : Getty Images – Unsplash

Lors de son élection, Léon XIV a expliqué le choix de son nom en faisant référence au premier texte de la doctrine sociale catholique, Rerum Novarum, publié le 15 mai 1891 par le pape Léon XIII. Il a souligné que notre époque était confrontée à une révolution technologique, semblable à la révolution industrielle dont traite Rerum Novarum. Pour lui, l’intelligence artificielle (IA) est une composante majeure de cette transformation sociale.

Les papes sont des témoins privilégiés des grands bouleversements dans le monde. Paul VI a assisté aux indépendances au Sud, Jean-Paul II a accompagné la chute du mur de Berlin, François a éveillé l’Église à la crise écologique. Sans oublier les questions sociales (migrations, injustices, pauvreté) communes à tous les papes. De quoi Léon XIV sera-t-il le témoin et de qui se fera-t-il l’avocat ?

Sa première encyclique[1] en indique déjà les contours : la dénonciation de toute guerre, la mise en garde contre les dangers qui guettent notre humanité en ces temps de transformation, que ce soit dans les domaines de notre rapport à la vérité, au travail ou à la liberté[2]. Après l’appel du pape François à sauvegarder la planète dans l’encyclique Laudato si’[3], le pape Léon lance un appel à protéger notre magnifique humanité. En effet, son encyclique a pour sous-titre : « Sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle ».

Antiqua et Nova

Même si ce n’était pas son domaine préféré, François avait déjà rassemblé plusieurs experts – théologiens, informaticiens, environnementalistes, économistes, syndicalistes – pour l’éclairer sur la question. De là est sorti en 2025 Antiqua et Nova[4], le premier document officiel du Vatican à propos de l’IA. On y trouve les progrès que l’IA peut apporter dans certaines disciplines, telles que la santé, l’éducation ou le monde du travail. On y trouve surtout des mises en garde contre un usage malsain ou dangereux de l’IA dans des secteurs comme l’information, la sécurité, la guerre et le contrôle des personnes. Tous ces thèmes seront repris dans l’encyclique de Léon XIV, mais sous un angle plus tragique, car il y verra un danger pour la personne humaine elle-même.

Comme tout outil, l’IA est ambivalente. Un marteau peut servir à réparer ou à détruire. Mais, à la suite d’Ivan Illich et de Jacques Ellul, il ne faut jamais considérer l’instrument comme totalement neutre, sans une once d’intention morale. Le marteau est, dans sa conception, un objet pour frapper fort, pour augmenter l’impact des coups humains, à l’opposé de la plume ou de la faucille. Et que dire de l’avion et du mirage. Magnifica Humanitas réaffirmera clairement ce point : « nous ne pouvons pas considérer l’IA comme moralement neutre » (104)[5].

Antiqua et Nova décrit avec justesse l’intention enfouie au cœur de l’IA : imiter l’intelligence humaine (3). Grâce à l’IA, comme avec le marteau, chaque être humain, y compris les enfants ou les ignorants, pourra augmenter sa capacité à résoudre des problèmes « intellectuels ». Un clou résiste, vive le marteau. Un topo à rédiger, vive l’IA générative. Mais l’IA est plus qu’un marteau intellectuel, car elle entend prendre la place de celles et ceux qui nous aidaient dans la résolution des questions : les secrétaires, les cadres intermédiaires, les journalistes, les professeurs, les traducteurs, etc. Le marteau ne concurrençait personne.

 Toute technologie qui facilite le fait de frapper sans voir le visage de l’autre abaisse le seuil moral du conflit 

Lieux de vigilance

À la suite du pape François, Léon XIV dénonce le paradigme technocratique qui réduit l’être humain à sa seule efficacité. L’encyclique attaque de façon très directe la concentration de pouvoir dans les mains de quelques-uns : « Lorsqu’un pouvoir d’une telle ampleur se concentre entre quelques mains, il tend à devenir opaque et à échapper au contrôle public, et augmente le risque d’un développement faussé qui engendre de nouvelles dépendances, des exclusions, des manipulations et des inégalités » (95). Des lieux de vigilance sont évoqués : la facilité d’obtenir un résultat qui, si elle améliore notre vie, peut nous conduire à trop déléguer ; l’impression d’objectivité qui masque l’origine géo-culturelle des créateurs ; la simulation de la communication humaine qui peut nous couper de tout contact humain ou de désir de relation sociale.

À partir des principes de la doctrine sociale catholique, Léon enjoint l’humanité à « désarmer l’IA » : « Désarmer ne signifie pas renoncer à la technologie, mais l’empêcher de dominer l’humain » (110). Car l’essence même de notre humanité peut être mise en danger, par exemple, dans les scénarios transhumanistes ou post-humanistes échafaudés par certains gourous de l’IA. La commission théologique internationale du Vatican avait déjà publié en février « Quo vadis, humanitas ? »[6], un document largement passé inaperçu autour de ces questions.

Face à ces visions prométhéennes, l’encyclique Magnifica Humanitas rappelle que l’Église promeut elle aussi, mais dans une version respectueuse de la liberté et de la solidarité des personnes, un avenir « plus qu’humain » : « nous parvenons à être pleinement humains quand nous sommes plus qu’humains, quand nous permettons à Dieu de nous conduire au-delà de nous-mêmes pour que nous parvenions à notre être le plus vrai » (128). L’objectif de l’Église n’est pas de limiter ou de cadenasser l’être humain dans un immobilisme désespérant.

Protéger l’humain

Le quatrième chapitre du texte, dédié aux impacts positifs et négatifs de l’IA dans la vie quotidienne, est intitulé « Préserver l’humain dans la transformation ». Pour le pape Léon, il est essentiel de sauvegarder cette magnifique humanité qui est présente dans chaque personne et chaque peuple, en ces temps de transition ou de révolution technologique.

Ce chapitre est assez sombre, comme l’étaient les chapitres introductifs de Laudato si’[7] et de Fratelli tutti[8]. Les témoignages reçus par le pape concernant l’émergence d’une culture de post-vérité, la manipulation contre les systèmes démocratiques ou l’économie de la captation mentale renvoient Léon XIV vers les réalités coloniales et l’histoire esclavagiste. La possible domination des cerveaux, par des schémas de pensée clairement situés géographiquement et politiquement, nécessite des garde-fous tels que les corps intermédiaires, les journalistes et l’éducation des jeunes à l’esprit critique, en particulier vis-à-vis des réponses fournies par l’IA. L’impact de l’IA sur les conditions de travail est analysé en profondeur, que ce soit à propos de la perte d’emploi, de l’importance de la finance internationale ou des institutions internationales de protection des travailleurs. Face à ces dangers, l’encyclique souligne la nécessité de transparence et de responsabilité pour les créateurs et les gestionnaires des technologies, l’accessibilité et l’inclusivité de ces innovations, ainsi que la mise en place de politiques de protection sociale et de redistribution afin de corriger les déséquilibres induits par l’IA (164).

Exploitation et esclavage

Le troisième volet de ce chapitre central est dédié à la liberté. « L’économie numérique de l’attention où les plateformes et les services sont conçus pour capter le temps et le regard des utilisateurs, en exploitant leurs fragilités et en affaiblissant leur liberté intérieure, […] révèle la même mentalité qui accepte, sous de nouvelles formes, des relations de subordination proches de l’esclavage » (172). L’esclavage n’est pas que dans l’asservissement des esprits, mais également dans les conditions inhumaines de travail « des millions d’êtres humains, employés à des activités peu visibles mais essentielles : étiquetage des données, modération des contenus – souvent très mauvais –, apprentissage des modèles » (173). Dans de nombreux cas, il s’agit de jeunes, pour la majorité des femmes, qui travaillent dur pour un salaire de misère. À cette exploitation invisible s’ajoute celle, encore plus brutale, de l’extraction des terres rares en Afrique ou ailleurs. « Dans certaines régions du monde, des adolescents et des enfants travaillent dans des conditions dangereuses au broyage des matériaux dont on tire les terres rares. Des corps marqués, mutilés, usés pour que le flux de calcul ne s’interrompe pas » (173).

Désarmer l’IA

Le dernier chapitre de l’encyclique est en fait un violent plaidoyer contre toute forme de guerre. Dans le contexte géopolitique actuel, il est d’une actualité brûlante. Inspiré par Paul VI, Léon dénonce l’utilisation de plus en plus massive de l’IA dans les conflits. « L’IA peut abaisser le seuil du recours à la force, rendre les responsabilités opaques, alimenter une culture où l’ennemi est réduit à une donnée et la victime à un ‘dommage collatéral’ » (183). Bien plus, « L’IA nous habitue à l’idée que la violence est inévitable et qu’il suffit de l’optimiser » (198). Des combats où les opérateurs sont derrière des écrans, sans être vus et souvent sans voir le visage de l’autre, ne peuvent mener qu’à une déshumanisation de l’ennemi. « Toute technologie qui facilite le fait de frapper sans voir le visage de l’autre abaisse le seuil moral du conflit » (199). Que ce soit la notion de la prétendue « guerre juste » ou l’utilisation de l’arme nucléaire comme moyen de dissuasion, Magnifica Humanitas ne les considère jamais comme moralement justifiées. Rappelons-nous que la plupart des femmes et hommes de ce monde veulent la paix et ne s’identifient pas à la culture du pouvoir et d’opposition prônée par certains dirigeants. L’intelligence humaine est faite de sagesse, de prudence, de compassion et de pardon. La révolution technologique de l’IA, à l’instar de celle de l’énergie nucléaire, doit être accompagnée et soumise à l’intelligence humaine qui, seule, intègre toutes les dimensions de notre humanité.


[1] Lettre adressée par le pape à tous les évêques d’une région ou du monde, à l’ensemble des fidèles, ou au monde entier. Texte majeur dans l’Église catholique.

[2] Léon XIV, Magnifica Humanitas, 15 mai 2026, chapitre IV.

[3] François, Laudato si’, 24 mai 2015.

[4] Dicastère pour la doctrine de la foi et Dicastère pour la culture et l’éducation, Antiqua et Nova : Note sur les relations entre l’intelligence artificielle et l’intelligence humaine, 14 février 2025.

[5] Les chiffres entre parenthèses indiquent les numéros de paragraphes de l’encyclique desquels sont tirés les passages cités.

[6] Commission théologique internationale du Vatican, Quo Vadis, Humanitas ? Réfléchir à l’anthropologie chrétienne face à certains scénarios sur l’avenir de l’humanité, 9 février 2026.

[7] François, Laudato si’, sur la sauvegarde de la maison commune, chapitre I : « Ce qui se passe dans notre maison », 24 mai 2015.

[8] François, Fratelli tutti, chapitre I : « Les ombres d’un monde fermé », 4 octobre 2020.

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