Située à quelques pas du nouveau quartier de Tour et Taxi, dans le prolongement du « parc de la Ligne 28 », sur la commune de Molenbeek mais en bordure des communes de Laeken, Jette et Bruxelles-Ville, l’ASBL Parckfarm développe ses projets en collaboration constante avec les habitantes et habitants des quartiers avoisinants. Guidés par Chloé Derache, coordinatrice de Parckfarm, nous y découvrons un lieu inspirant, vivant.
Nous rencontrons Chloé Derache à Parckfarm une fin d’après-midi de juillet. Toute la semaine, elle accueille des enfants pour un « wilde stage sauvage ». Un stage bilingue (français et flamand), qui se veut ouvert à toutes et tous. Cela dit bien ce qui anime le projet de Parckfarm : un désir d’être un lieu pour et avec toutes et tous. Chloé, coordinatrice de Parckfarm, nous raconte l’histoire du site et la genèse de ce projet.

D’une ancienne friche à un projet citoyen
Le parc où se trouve aujourd’hui Parckfarm était auparavant une friche, un terrain laissé à l’abandon, comme il en existe beaucoup à Bruxelles. Il est situé le long d’une ancienne voie ferrée. Après la désaffectation industrielle de Tour et Taxi (qui comprenait notamment une gare de marchandises) à la fin des années 80, « l’endroit est longtemps resté une zone très sauvage, les gens jetaient leurs ordures par-dessus les ponts, c’était une jungle », relate Chloé.
En 2006, constatant qu’il y avait des zones vertes sans fonction ni délimitation claires, Bruxelles Environnement (l’administration de l’environnement et de l’énergie de la Région de Bruxelles-Capitale) a créé une biennale : Parckdesign. Il s’agit d’un festival dédié au réaménagement des espaces verts, mobilisant des architectes et des paysagistes. À l’origine, l’objectif était essentiellement limité à des réalisations très concrètes, comme de l’équipement public. Pour l’édition de 2014, Parckdesign a vu les choses en grand, en ciblant ce vaste endroit appelé maintenant « parc de la Ligne 28 », autour du thème : « du paysage à l’assiette ». « La particularité de cette édition était que les architectes et paysagistes avaient pour mission de travailler avec les habitantes et habitants du quartier. En 2014, les réseaux sociaux n’avaient pas encore l’ampleur qu’ils ont aujourd’hui. La mobilisation s’est donc faite par le biais d’affiches, en lien avec des associations locales. Les réunions ont eu lieu un hiver durant, dans ce qui était alors un petit bar, réunissant un panel d’habitant·e·s du quartier, et professionnel·le·s, autour de questions liées à l’aménagement du parc, toujours en lien avec le thème ‘du paysage à l’assiette’, et donc de l’alimentation », détaille Chloé.
Les habitant·e·s voulaient des zones potagères, un poulailler pour avoir des œufs, des moutons pour pouvoir les manger à la fin, des ruches, des arbres et arbustes fruitiers, un compost ouvert à tout le monde. Le projet s’est vraiment articulé autour de la comestibilité du parc, et du manger ensemble. Il y avait une immense table, nommée « la table paysage », créée par un architecte, avec des zones en inox pour cuisiner, d’autres pour manger ensemble. Pour coordonner toutes ces installations et initiatives, une serre fut installée, la Farmhouse – ça aussi, c’était une idée des habitant·e·s. Il s’agit d’une serre récupérée aux Pays-Bas, que les habitant·e·s et une équipe de professionnels ont construite ensemble.

À la base, l’aventure ne devait pas durer plus d’une saison, d’avril à octobre. Mais elle a suscité un tel engouement que les habitant·e·s se sont doté·e·s d’une structure juridique, sous forme d’ASBL, pour pouvoir demeurer. Si aujourd’hui, le quartier connait un processus de gentrification[1], ce n’était pas le cas à l’époque, il y a 12 ans. Il n’y avait pas beaucoup de propositions culturelles ou récréatives. Cette initiative a créé une dynamique positive et l’envie de poursuivre. Derrière Parckfarm, il y a donc une volonté d’habitant·e·s de mener à bien un projet. Grâce à cela, des personnes se sont dotées de compétences et ont notamment appris à monter une ASBL. Les premières personnes qui ont travaillé ici étaient des voisin·e·s. Chloé elle-même habite le quartier. Depuis, le projet de Parckfarm se construit et est toujours en devenir, même s’il a aussi des objectifs assez définis.
Diversifier les usages
Aujourd’hui, il n’y a plus de poules, ni de ruches. Mais le lieu reste très dynamique. En saison (d’avril à octobre), la serre est ouverte le mercredi, le vendredi après-midi et le week-end. Au début, l’idée était de conserver la serre et le petit service de cafétaria. « Mais pour être ouvert à tous et toutes, il faut diversifier les usages, parce que tout le monde a une manière différente de vivre les espaces. Si on ne propose qu’une cafétaria, il y a des gens qui ne viendront pas », constate Chloé. Ainsi, plusieurs activités, ponctuelles ou récurrentes, prennent place dans et autour de la serre.
Le mercredi matin, c’est la session de jardinage. Les parcelles de potager sont gérées, comme le reste du parc, par Bruxelles Environnement, mais l’une d’elles est réservée à Parckfarm. L’idée du projet de jardinage, c’est de transformer ce qui est cultivé (en tisanes, par exemple) dans un objectif d’expérimentation. Plusieurs types d’ateliers cuisine attirent beaucoup de monde : les ateliers avec des professionnel·le·s (sur la fermentation, ou la cuisine végétarienne…), et le week-end, les ateliers « cuisine du monde », où une personne vient partager une recette qu’elle aime. Tous les mercredis, un lunch est proposé sous l’impulsion d’un collectif d’habitantes. Toujours dans l’objectif de diversifier les usages et de toucher les personnes par différents biais, un projet est né en 2019 avec les écoles du quartier, inspiré des « écoles du dehors ». Une classe par école vient une fois par semaine et les enfants ont cours dans le parc, sur des sujets comme la biodiversité, les plantes, les insectes, les oiseaux…
Être ensemble
Nous demandons à Chloé si, au vu de son expérience, l’action locale sur un territoire peut mener à une réflexion ou une action politique. « Si le politique est pris dans le sens d’une action qui essaie de relier les humains entre eux, alors Parckfarm est un des projets les plus politiques auxquels j’ai participé », nous confie-t-elle. Il n’y a pas forcément de messages à faire passer, mais « on essaie d’être ensemble ». Ce qui est important pour elle, c’est avant tout d’élaborer un projet de cohésion sociale autour de valeurs, en l’occurrence la sensibilisation à l’environnement. Mais les gens ne sont pas forcés d’adhérer à des pratiques écologiques. Dans une zone de la ville où il n’y a pas beaucoup d’espaces verts, « ce qu’on veut, c’est être avec les gens ». Et Chloé se réjouit : « Regardez comme c’est beau, c’est joli ici ! ».
Elle poursuit sa réflexion sur l’aspect politique du programme, en nous parlant du projet cabanes : une zone du parc est réservée aux enfants, et chaque mercredi après-midi en mai, juin et septembre, un collègue de Chloé aide les enfants à construire leur cabane. Ce type de projet ne serait pas soutenu dans toutes les villes. « C’est de la politique dans le sens où cela touche à comment être ensemble, comment essayer de vivre bien ensemble. Ici, ça se passe bien en général, ce n’est pas un endroit très conflictuel, il y a une bonne entente parmi les gens qui viennent ».

Faire confiance
Dans le quartier, plusieurs communautés se côtoient. Chloé souligne que l’implication des gens dans le projet est liée à la confiance qu’ils ont, en tant qu’habitant·e·s, et qu’en général, celles et ceux qui vivent depuis longtemps dans le quartier se sentent plus à l’aise. Ainsi, des personnes d’origine étrangère, présentes depuis longtemps à Bruxelles, fréquentent régulièrement le lieu. C’est moins le cas de personnes issues de communautés arrivées plus récemment à Bruxelles. Il y a aussi d’autres manières d’investir et de vivre la ville. Ces personnes ne vont pas forcément venir consommer à la cafétéria. Mais, en revanche, nombreux sont ceux et celles qui fréquentent le parc.
Chloé admet que tout cela ne va pas sans confrontation. « Il arrive que des récoltes soient volées. Mais ce qui est intéressant avec les personnes qui viennent de l’étranger et qui sont arrivées récemment en Belgique, c’est qu’elles ont souvent des savoirs à propos des plantes. Régulièrement, on voit des dames qui repartent avec un bac rempli d’orties, pour en faire de la soupe. Ici, nous avons un peu oublié ce genre de savoirs. Il arrive aussi que des personnes viennent cueillir toutes les figues du figuier, ou toutes les groseilles, ou les framboises ». Certains vont alors protester, en disant que les récoltes sont à tout le monde. Mais Chloé voit plutôt dans ce comportement un autre rapport à la nourriture, qu’elle valorise, une forme d’autonomie alimentaire qu’on a un peu oubliée. « Pour nous, aujourd’hui, la nourriture s’achète. Mais quel est le sens d’acheter une barquette en plastique contenant quelques framboises qui coûteront 5 ou 6 euros ? Je trouve ça bien, d’avoir une petite liberté, d’être dans des espaces où on peut cueillir des fruits », estime-t-elle, « même si cette pratique est officiellement interdite dans l’espace public bruxellois ».

Faire place au vide
La serre est transparente, et la programmation de Parckfarm n’est pas en permanence complète : ce sont là deux éléments qui tiennent à cœur à Chloé. Garder des espaces vides et libres : c’est parce qu’il y a de l’espace que les gens pourront venir, estime Chloé. Si l’identité d’un lieu est trop forte, cela peut repousser certaines personnes. « On essaie de faire de la place pour tout le monde ». C’est ce qu’elle souhaite aux gens aussi : essayer de ne pas être trop rempli, avoir un espace vide en soi, pour le nouveau, pour une rencontre. Cela permet d’être curieux, de se tourner vers les autres. Chacun·e ne le fera pas de la même manière, et c’est bien. Une idée à partager, à partir de son expérience, qui pourrait aider à retisser du lien social, là on l’on est ? « Une action assez concrète, ce serait de cuisiner ensemble. On mange tous, en fait, et c’est assez facile à développer. Sur la nourriture, on a tous des choses à dire, à tout âge. Quand on fait des choses avec des gens, on se lie ».
Parckfarm est devenue très populaire. Auprès des habitant·e·s qui s’y engagent ou la fréquentent, mais aussi auprès d’hommes et de femmes politiques de la ville, qui reconnaissent et valorisent les dimensions de co-construction et de participation citoyenne. Chloé explique : « C’est un exemple rare, à Bruxelles, de collaboration ayant fonctionné, entre habitant·e·s et professionnel·le·s mis·e·s sur le même pied dès le démarrage du projet. Beaucoup d’architectes viennent voir le lieu ; des étudiants, parfois de l’étranger (par exemple, il y a quelques mois, une école de Sheffield, en Angleterre). Ils et elles viennent s’inspirer d’un projet expérimental, de participation active réussie entre citoyens ».
Avant d’y être salariée, Chloé a été bénévole chez Parckfarm. Elle a suivi un cours de maraîchage, et une toute petite parcelle lui avait été attribuée. « Quelle chance c’était : pour la première fois, j’avais un mini jardin pour moi ». Cela lui donne l’envie, aujourd’hui, de proposer les activités autour du jardin partagé, ayant eu elle-même « la chance de pouvoir se lier à un quartier via un jardin ». Chloé a été touchée par l’endroit, par la beauté du lieu, elle s’est liée d’amitié avec des personnes… Avant de s’y engager professionnellement, elle connaissait la valeur du lieu. Son élan, désormais, c’est d’offrir aux autres ce qu’elle a elle-même vécu. « Et je vois que les gens se sentent bien ici », conclut-elle.
[1] La gentrification (ou embourgeoisement) est un processus urbain où des populations plus aisées s’installent dans des quartiers populaires. Cela entraîne une hausse des prix de l’immobilier et le départ progressif des habitant·e·s aux revenus modestes, incapables de payer leur loyer.