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  • En Question n° 158
  • publication
  • 28 septembre 2026

Agir sur nos territoires pour préserver le bien commun

  • Jessica Delangre, chargée d’éducation permanente chez Canopea.
10 min 10
crédit : Getty Images – Unspalsh

Nous sommes souvent confronté·es à un sentiment d’impuissance face à des projets immobiliers ou industriels qui menacent nos cadres de vie. Et pourtant, la participation citoyenne en matière d’aménagement du territoire peut être un puissant levier pour préserver l’environnement et le bien-être de la population.

Imaginez la situation suivante. Au détour d’un chemin, vous apercevez une affiche annonçant une enquête publique concernant un projet immobilier dans votre quartier. Une société immobilière veut raser le petit bois dans lequel vous avez l’habitude de vous promener pour y construire des immeubles à appartements. Votre première réaction est de penser : « C’est bien triste, mais qu’est-ce que je peux y faire ? Mon avis ne fait pas le poids face à une grosse société immobilière, et en plus je n’y connais rien en urbanisme ; c’est le pot de terre contre le pot de fer… »

Et pourtant, la participation et la mobilisation citoyennes ont des impacts réels. Sur l’année 2025, le réseau « Occupons le terrain » comptabilise une trentaine de victoires[1] (blocage ou abandon de projets nuisibles grâce à l’action de collectifs citoyens locaux). Parfois, il ne s’agit pas d’un refus pur et simple mais d’une modification des projets pour mieux prendre en compte les enjeux locaux.

L’importance de l’expertise citoyenne

Nous disposons tous et toutes d’une certaine expertise liée à l’expérience concrète de nos lieux de vie. Les habitant·es peuvent par exemple alerter sur la présence d’espèces protégées non recensées dans l’évaluation des incidences. Ils et elles peuvent aussi mettre en évidence le rôle social des espaces verts tels que les friches et parcs urbains ombragés, qui sont non seulement des lieux de rencontre et de convivialité importants pour la cohésion sociale des quartiers, mais aussi parfois les seuls ilots de fraicheur accessibles en été pour les personnes vivant dans des appartements en surchauffe. Or, ce rôle social et sanitaire n’est quasiment jamais pris en compte dans les études d’incidences.

Des automobilistes, piéton·nes et cyclistes peuvent témoigner des problèmes de mobilité déjà existants dans leur quartier, pour éviter qu’un nouveau projet ne vienne encore les aggraver. Ce sont des vies humaines qui sont en jeu, car les problèmes de mobilité ne se limitent pas à une simple perte de temps dans les embouteillages. Bruit, pollution de l’air, stress, risques d’accidents peuvent impacter durablement la qualité de vie des habitant·es d’un village ou d’un quartier et des personnes qui y circulent, a fortiori si les aménagements prévus ne tiennent pas compte de la diversité des modes de déplacement ni des réalités locales (aménagements de type « tout à la voiture » mettant en danger les piéton·nes et les cyclistes ; ou au contraire « éco-quartiers » conçus pour des ménages sans voiture dans une zone mal desservie en transports en commun).

Des habitant·es dont les caves ont été inondées ou un agriculteur local dont la prairie se situe sur un axe de ruissellement peuvent alerter sur ce risque, même si la zone n’est pas officiellement classée en aléa d’inondation. De même, dans les régions marquées par un passé minier, grâce aux connaissances transmises de génération en génération, des riverain·es peuvent parfois signaler la présence d’anciens puits de mine non recensés sur les cartes officielles, qui entraineraient de graves problèmes de stabilité si on venait construire par-dessus…

Du local au global pour l’intérêt commun

Malheureusement, cette expertise locale est souvent balayée d’un revers de main par nos décideurs politiques. Les communes sont également confrontées à ce problème : il est fréquent que des permis soient octroyés par le Gouvernement wallon, à l’encontre des avis des pouvoirs locaux. Vu la manière dont les communes sont financées, il n’est pourtant pas dans leur intérêt financier d’entraver le développement immobilier sur leur territoire : lorsqu’elles refusent des permis pour de gros projets, c’est qu’elles ont de bonnes raisons de le faire.

Les pouvoirs publics gagneraient donc à renforcer la participation citoyenne en matière d’aménagement du territoire.

À lire la Déclaration de politique régionale du Gouvernement wallon, les citoyens et citoyennes s’opposeraient égoïstement à des projets portés par des promoteurs immobiliers ayant, eux, l’intérêt général comme principale motivation (à condition, bien sûr, de considérer que la création de logements hors de prix, accessibles uniquement pour les plus nantis, relève de l’intérêt général…). Afin de contenir le risque d’opposition citoyenne, le Gouvernement propose notamment d’établir un périmètre éligible de contestation, pour empêcher des personnes qui ne seraient pas directement impactées par les projets de s’y opposer. Or, le succès des mobilisations citoyennes vient souvent d’une alliance entre des personnes directement concernées, ayant une bonne connaissance de leur territoire de vie, et des personnes moins directement impactées mais qui soutiennent la cause pour diverses raisons d’intérêt général, que ce soit la protection de la biodiversité, du climat, ou de l’agriculture locale, et qui peuvent faire le lien entre la situation locale et ces enjeux plus globaux.

L’intervention de personnes non directement concernées, invoquant des arguments plus larges, renforce la légitimité des luttes locales et permet de déconstruire la notion de « Nimby »[2], un terme souvent utilisé par les promoteurs immobiliers pour décrédibiliser les collectifs qui s’opposent à leurs projets. Or, si les citoyens et citoyennes agissaient par pur égoïsme, pourquoi des personnes provenant d’un peu partout en Belgique, et même au-delà, seraient-elles venues soutenir la ZAD (zone à défendre) de la Chartreuse à Liège ? Pourquoi des Bruxellois·es se déplaceraient-ils et elles jusqu’à Mariembourg (dans le sud de la Province de Namur) pour manifester contre la destruction de terres agricoles ? Pourquoi une Namuroise prendrait-elle la peine de répondre à une enquête publique pour s’opposer à un projet qui menace un Site de Grand Intérêt Biologique (SGIB) à Mons ?

Passer de l’impuissance à l’action…

Revenons à la situation initiale. Face à l’affiche annonçant un projet qui vous inquiète, vous avez deux options : ne rien faire et vous résigner à subir les nuisances de ce projet, ou en parler autour de vous et fédérer un petit groupe de citoyens et citoyennes pour tenter de mieux comprendre les tenants et aboutissants du projet et, s’il y a lieu, s’y opposer. Dans le premier cas, l’issue est connue d’avance, et pas très réjouissante. Dans le second, l’issue est incertaine mais vous participerez à une grande aventure collective riche en apprentissages. Votre manque de connaissance du sujet ne doit pas vous freiner : la plupart des collectifs citoyens ont été créés par des gens qui n’y connaissaient rien au départ[3] ! Pour avoir été en contact avec de nombreux collectifs locaux, j’ai toujours été frappée de constater à quel point les personnes qui s’impliquent dans des luttes de territoire développent rapidement des compétences dans différents domaines : aménagement du territoire bien sûr, mais aussi biodiversité, enjeux sociaux, aspects juridiques, hydrologie, etc. Mais le plus important est de retrouver confiance en sa capacité d’agir, même à petite échelle, pour contribuer à transformer le monde (ou au moins son village). Beaucoup de personnes, d’abord engagées dans une lutte contre un projet menaçant leur cadre de vie, sont aujourd’hui impliquées dans d’autres mouvements citoyens, que ce soit dans des luttes similaires ou dans d’autres causes. Il s’agit avant tout de reprendre conscience de notre pouvoir citoyen.

… et de la lutte à la co-construction

J’ai beaucoup parlé de « luttes de territoire » dans cet article, car c’est une réalité : la plupart du temps, la participation citoyenne en matière d’aménagement du territoire se limite à combattre un projet qui nous est imposé sans réelle concertation. On nous demande notre avis seulement au stade de l’enquête publique, alors que le projet est déjà bien ficelé. Si des victoires sont obtenues, c’est par la force du nombre et l’ampleur des mobilisations qui permettent de créer un rapport de force. Pourtant, nous l’avons vu, les citoyens et citoyennes ont souvent une connaissance fine de leur cadre de vie. Les pouvoirs publics gagneraient donc à renforcer la participation citoyenne en matière d’aménagement du territoire, alors que le Gouvernement wallon fait actuellement tout le contraire.

Il ne faut pas négliger nos capacités d’actions au niveau local. Du fait de la révision des législations en matière d’aménagement du territoire (Code du Développement Territorial et Schéma de Développement du Territoire), la plupart des communes vont être amenées à revoir leurs Schémas de Développement Communaux (SDC) d’ici 2030. Ces SDC détermineront l’organisation des territoires pour les 20 prochaines années : où les nouvelles constructions seront-elles encouragées ou déconseillées, à quelle densité, etc. Encore une fois, la participation citoyenne minimale requise se situe lors de l’enquête publique, au moment où il n’y aura plus guère de marge de manœuvre, mais certaines communes ont pris l’initiative d’organiser des processus de participation citoyenne en amont de la réalisation de leur SDC. Cette participation citoyenne peut prendre différentes formes, éventuellement combinées : réunions de concertation, sondages en ligne ou par courrier, etc. Si votre commune organise un tel processus, participez, et si ce n’est pas le cas, n’hésitez pas à l’interpeller à ce sujet !


[1] www.occuponsleterrain.be/2026/01/15/2025-une-annee-de-victoires

[2] Acronyme issu de l’anglais « Not in my backyard » (pas dans mon jardin) pour décrire un concept selon lequel des personnes s’opposeraient égoïstement à des projets pour la seule et unique raison qu’ils prennent place à côté de chez elles.

[3] N’hésitez pas à consulter le Manuel de Résistance d’Occupons le terrain, un véritable mode d’emploi pour apprendre à lutter contre les projets inadaptés, imposés et nuisibles (www.occuponsleterrain.be/le-manuel-de-resistance-aux-projets-inadaptes-imposes-et-nuisibles).

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