Et si l’écologie réclamait ses territoires ? Thierry Paquot explore comment les territoires, entre local et global, continuent à réinventer les liens harmonieux entre humains et nature. Une invitation à privilégier l’échelle juste.

Ce n’est pas un secret, l’écologie entendue comme méthode, s’avère processuelle, transversale et interrelationnelle. Aussi incite-t-elle à reconfigurer nos manières de penser et d’agir. Il ne s’agit pas seulement d’introduire un zeste d’écologie dans nos habituelles analyses et préconisations, mais de les oublier pour en inventer d’autres. Trop fréquemment, l’on se contente d’évoquer pêle-mêle le dérèglement climatique, les énergies renouvelables, la permaculture, les ilots de fraicheur dans un quartier bétonné, que sais-je encore, pour s’affirmer « écologiste ».
Écologiser son esprit, comme ses actions, consiste en un profond changement paradigmatique. Les enjeux environnementaux sont tels que l’on ne peut plus les traiter comme avant, c’est-à-dire, un par un et selon un classement préconçu. Tout est lié. Ce qui est vertigineux ! Que faire alors ? Doit-on hiérarchiser les priorités ? Mais y-a-t-il des priorités ? On l’imagine aisément, une telle remise en cause ne va pas de soi et exige d’innombrables changements, tant dans nos modes de penser que dans les organigrammes décisionnels, les lieux de formation, la circulation des idées, le déroulement de notre réflexion, les modalités d’exécution, la répartition des tâches, etc. Ainsi, par exemple, nous ne pouvons plus prétendre connaitre tout sur tout et devons, au contraire, introduire l’incertitude dans notre raisonnement.
« Penser global, agir local »
Voici une formule que l’on a l’impression d’avoir toujours entendue, qui se veut une clé pour ouvrir toute serrure revêche aux passe-partout. D’où vient-elle ? Sa généalogie est compliquée à reconstituer. Les écologistes et les altermondialistes, dans la plupart des pays, vont reprendre cet axiome et en faire leur mot d’ordre, après le Sommet de la Terre, à Rio en 1992. Ce faisant, ils accordent au local une place de choix.
À la globalisation du capitalisme par en-haut, ils opposent une globalisation par en-bas, celle des luttes populaires, dans la lignée des combats zapatistes, indigénistes et zadistes. « C’est le cas également, observe Willy Gianinazzi, lorsque la reterritorialisation prend – ou pourrait prendre – les couleurs bigarrées d’expériences et de luttes pour diminuer l’emprise du travail subordonné sur la vie humaine en accroissant les marges d’autosubsistance. Et cela par la production coopérative ou collaborative ; mais aussi par un revenu social garanti sous la forme d’une monnaie de consommation – [André] Gorz, inspiré par le municipalisme libertaire de Murray Bookchin, le concevait comme une assurance pour ce ‘moment transitoire vers une fédération de coopératives communales d’autoproduction qu’il permet de mettre en place’ »[1].
Ainsi, face à la délocalisation des activités économiques, que le capitalisme effectue en précarisant les territoires, des militants et des citoyens s’évertuent, non pas à les sauvegarder – certaines activités polluantes ou destructrices de la nature ne sont pas à conserver –, mais à réhabiter un lieu ami qui devient territoire. Seul celui-ci est à la bonne échelle des soins qu’il faut apporter aux humains et plus généralement aux vivants.
Territoire
Que savons-nous de ce mot « Territoire » qui apparaît dans la langue française au cours du 13e siècle et dont l’usage ne se généralise qu’au 18e siècle ? Pierre Larousse, dans son Grand dictionnaire universel du XIXe siècle (1875), note que le mot vient du latin territorium (dérivé de terra, « terre »), et qu’il s’agit d’une « étendue de pays qui ressortit à une autorité ou à une juridiction quelconque ». Les mots « territoire » et « habitat » appartiennent au vocabulaire des botanistes, puis à celui des zoologues et bien plus tard entrent dans celui des sciences humaines et sociales. C’est là que nous comprenons que les humains, comme les plantes, les arbres, les oiseaux, les mammifères, les poissons, les insectes, les bactéries, des plus gros au plus microscopiques, possèdent un site propice à leur production et reproduction.
Paul Virilio, fondateur de la dromologie (de dromos en grec, « course », donc « science de la vitesse »), considère qu’avec l’aviation militaire, le ciel entre dans l’histoire et avec elle, la verticalité se dématérialise. Le territoire n’est plus terrestre, il s’éparpille dans ses confins. La distance est niée par la vitesse. L’instantanéité compresse l’épaisseur géographique. Ce n’est pas « la fin de l’Histoire » qu’il faut craindre, mais celle de la géographie. « Quelle attente sera la nôtre, interroge-t-il avec anxiété dans L’insécurité du territoire (1976), lorsque nous n’aurons plus besoin d’attendre pour arriver ? » La mobilité généralisée dissout les milieux traversés et supprime le rapport physique, charnel, sensoriel, avec les territoires de notre quotidien urbain. Seule compte la destination, pas le parcours.
Le territoire est le fruit de l’union amoureuse de la nature et de la culture.
Cinquante ans plus tard, ces questions paraissent prémonitoires… La première phrase de l’article d’André Corboz, historien de l’art et de l’architecture, « Le territoire comme palimpseste » (2001), donne le ton : « Le territoire est à la mode ». Il recense ensuite les définitions de ce terme, selon les diverses disciplines, et admet, lui aussi, que le territoire est le produit de plusieurs processus ayant chacun sa temporalité et sa ou ses représentations. Il note, avec justesse que « les habitants d’un territoire ne cessent de raturer et de récrire le vieux grimoire des sols », annonçant par-là sa thèse, à savoir que le territoire est un palimpseste. Mais celui-ci, prévient-il, « n’est pas un emballage perdu ni un produit de consommation qui se remplace. Chacun est unique, d’où la nécessité de ‘recycler’, de gratter une fois encore (mais si possible avec le plus grand soin) le vieux texte que les hommes ont inscrit sur l’irremplaçable matériau des sols, afin d’en déposer un nouveau, qui réponde aux nécessités d’aujourd’hui avant d’être abrogé à son tour ». Ainsi, pour lui, le territoire est une sorte de mille-feuille, chacune témoignant d’un épisode de la longue histoire chahutée de ce couple Humain/Nature dont le mariage exprime parfois l’amour, parfois la raison… Car, dit-il, avec sagesse : « la nature, c’est ce que la culture désigne comme telle. Il va de soi que cette définition s’applique aussi à la nature humaine ».
Cette conclusion sert d’introduction à l’essai de l’Italien Alberto Magnaghi, Le Projet local (2003). Que nous dit-il ? Que le territoire est le fruit de l’union amoureuse de la nature et de la culture. Qu’il s’agit même d’une « œuvre d’art » en péril, à cause : du déploiement technologique qui déterritorialise et immatérialise la production ; et de la globalisation de l’économie qui n’hésite pas, au nom de la seule rentabilité comptable, à délocaliser, c’est-à-dire à gratter un peu plus le palimpseste. Avec Internet, la téléphonie sans fil, la « cosmopole »[2] s’affiche aspatiale[3], et se résume à une sorte de plateau-technique, sur lequel viennent se brancher les services, les entreprises, les logements, les équipements, etc. Les citadins ne sont plus attachés, subjectivement et existentiellement, à un territoire, ils en sont déconnectés.
Il est envisageable de contrer une telle tendance – pourtant « lourde » et planétaire – en misant sur un « projet local » auto-soutenable. Alberto Magnaghi explique que « le développement local conçu comme développement d’une ‘constellation de villes solidaires’, n’est donc qu’un des scénarios ou des avenirs possibles de la ville : celle-ci peut désormais naître d’une rencontre vertueuse des institutions locales en marche vers le fédéralisme, le néo-municipalisme ou le développement local avec les mouvements issus de la base ». Il liste sept objectifs, dont : la « diversification des activités », « le développement des savoirs contextuels », le passage de l’habitant-usager à l’habitant-créateur, « l’intégration des projets locaux dans un cadre transversal »… Le territoire se mue alors en un « écosystème territorial », qui abrite les villes et les transforme en « régions urbaines ».
L’Ecopolis qu’envisage Alberto Magnaghi associe l’autogestion, la démocratie participative, l’auto-soutenabilité (qui sous-entend d’autres manières de produire et de consommer localement et écologiquement) et la territorialité. Celle-ci ne correspond pas à un repli stratégique sur une portion d’un pays – comme le village d’Astérix ! –, mais à une « globalisation par le bas », qui ne brade pas le local au nom d’un impératif économique dicté d’ailleurs, et assure à chaque citadin la possibilité d’expérimenter une utopie concrète.
L’échelle locale
C’est en combinant au mieux les territorialités et les temporalités de notre existence que nous pourrons vivre au plus près de notre être et de nos convictions, indépendants des prothèses technologiques et de leur gaspillage énergétique. Le territoire que nous privilégierons n’est pas délimité par une instance administrative, ne résulte pas d’un découpage technocratique, il se révèle à celles et ceux qui y inscrivent leurs pas. Dans ce cas, je parle de « topophilie » (du grec topos, « lieu », et philia, « amour » ou « amitié »), Simone Weil d’« enracinement », d’autres de « géographie affective » ou de « milieu existentiel ». C’est la question de la taille et des limites qui s’invite alors pour circonscrire ce territoire écologique. Que faut-il entendre par cette expression ? Qu’à toute action écologique correspond un territoire, ni trop grand ni trop petit, raison pour laquelle son dimensionnement dépend des habitants qui en ont une connaissance intime, physique, sensible. Ce sont eux qui peuvent apprécier sa juste taille, en s’inspirant aussi bien de Leopold Kohr que de Ernst Friedrich Schumacher, tous deux économistes. Le premier affirme que lorsque quelque chose ne fonctionne plus, c’est qu’il est trop gros, le second assure que small is beautiful.
Ivan Illich a démontré que, franchi un certain seuil, une institution se retourne contre ses objectifs : l’école désapprend, l’hôpital rend malade, les transports deviennent chronophages, etc. Les élevages disproportionnés, la monoculture intensive, le navire de croisière, l’avion supersonique, la surproduction de vêtements liée à une surconsommation programmée par la publicité et le dumping social, sont des exemples de l’hubris hors-sol. Limiter l’empreinte écologique de chaque activité humaine et favoriser leur décarbonation n’est envisageable qu’à une certaine échelle, celle du local. Attention, il ne s’agit aucunement d’un repli frileux sur une localisation qui ignorerait la richesse de tout échange avec autrui. Ce n’est pas parce que, par exemple en France, le Rassemblement National évoque parfois le « localisme », que nous devons suspecter ce terme et nous priver de sa signification qui parle à chacune et chacun. Le « locavore » qui consomme des produits locaux et refuse de manger du pétrole indispensable aux kilomètres alimentaires est localiste. Tout comme le marcheur ou le cycliste qui limite volontairement ses déplacements en voiture ou en avion, le jardinier amateur qui s’occupe de son potager, le membre d’une Association pour le maintien de l’agriculture paysanne (AMAP), le réparateur de toutes les « machines » que la société consumériste nous vend pour notre prétendu confort, le recycleur de tous les déchets qui peuvent encore servir, etc. À chaque fois, il y a un territoire spécifique. L’on peut alors formuler la règle de trois : le cas par cas, le sur-mesure et le faire avec les habitants (humains et non humains). Cette règle de trois ne s’applique que dans des territorialités qui lui sont dédiées et qui, ensemble, engendrent une biorégion.
Les biorégions
Il existe au moins deux « impulsions » biorégionales, l’une californienne et l’autre italienne. Peter StephenBerg, Raymond Dasmann, Kirkpatrick Sale, Gary Snyder, Judith Plant, Stephanie Mills et bien d’autres installés en Californie promeuvent la biorégion liée aux bassins-versants. Quelle connaissance avons-nous du lieu où nous résidons ? Quand y a-t-il plu pour la dernière fois ? D’où viennent les aliments que nous mangeons ? Quelles sont les principales essences d’arbres dans les forêts voisines ? Y-a-t-il encore des animaux sauvages aux alentours ? Dans « Réhabiter la Californie », en 1976, Peter Berg précise : « Une société qui vit in situ s’applique à conserver des échanges équilibrés avec sa région d’accueil au travers de liens multiples entre les vies humaines, les autres entités vivantes et les processus naturels de la planète – saisons, climats, cycles de l’eau – tels qu’ils apparaissent en cet endroit précis ». Ce sont, à ses yeux, les systèmes hydrologiques qui offrent les contours de la biorégion. Le romancier et poète Jim Dodge, dans l’anthologie Home ! A bioregional reader (1990), considère qu’il faut laisser émerger la définition des biorégions, sachant qu’aucune n’est semblable à une autre. Certes il y a des critères communs (facteurs biotiques, bassin-versant, relief, culture, spiritualité, etc.), mais chaque biorégion repose avant tout sur une « organisation décentralisée et autodéterminée, une culture fondée sur les intégrités biologiques et agissant dans une harmonie respectueuse qui honore et encourage le développement spirituel de ses membres ».
L’autre source d’inspiration biorégionale vient d’Italie. Alberto Magnaghi (1941-2023), fondateur de la Société des Territorialistes, prône la « biorégion urbaine », qu’il présente ainsi, dans La biorégion urbaine. Petit traité sur le territoire bien commun, paru en 2014 : « La biorégion urbaine, explique-t-il, est le référent conceptuel approprié pour traiter d’une manière intégrée les domaines économiques (système local territorial), politiques (autogouvernement), environnementaux (écosystème territorial) et de l’habiter (lieux fonctionnels et lieux de vie dans un ensemble de villes, bourgs et villages) d’un système socioterritorial qui cultive un équilibre de co-évolution entre établissement humain et milieu ambiant, rétablissant sous une forme nouvelle les relations de longue durée entre ville et campagne pour atteindre l’équité territoriale ». Dans Le Principe territoire (2020), il retrace l’historique des biorégionalismes et se positionne vis-à-vis de l’école californienne.
Toute territorialité est portée par un imaginaire, une sensibilité, un sentiment, c’est ce qui échappe à l’intelligence artificielle.
En France, Pierre Calame, dans Osons les territoires ! (2022),face à la combinaison des trois crises (de la démocratie, du climat, de la société), suggère de changer radicalement notre manière de penser et d’ancrer toute velléité de transformation sociale dans le territoire. C’est celui-ci qui redonnera aux collectivités territoriales les prérogatives que la centralisation a confisquées, en particulier la fiscalité, la formation, les emplois, la diminution des gaz à effet de serre, etc. La « biorégion » ne figure pas dans son vocabulaire, mais je la repère en filigrane dans son analyse.
Pour moi, la biorégion est une espérance. Comment l’imaginer ? J’en esquisse les contours dans Pour l’amour des lieux (2025): comme « un assemblage territorial à la fois décentralisé, déconcentré et autogéré regroupant des habitations isolées, des hameaux, des villages et des villes de tailles diverses. Il ne s’agit aucunement de supprimer les villes mais de les ramener à une ‘échelle humaine’ et d’assurer leur complémentarité avec les campagnes. C’est l’opposition villes/campagnes, que le productivisme a confortée, qu’il convient de transformer en unité solidaire perméable, sans subordination de l’une à l’autre. […] La biorégion n’est envisageable qu’au pluriel, l’une en attire une autre et tout un essaimage expérimental se met en place en interdépendance émancipatrice. Au fur et à mesure que ces biorégions se créent, elles prennent en charge ce qui relevait de l’État, celui-ci entre alors en voie de disparition ». Les deux phénomènes s’effectuent simultanément, le déploiement biorégional et l’effacement progressif de l’État, non sans adaptation, superposition ou décalage. C’est là que nous retrouvons le local, mais un local en relation avec le régional, le national, le mondial ; un local aux configurations changeantes, qui se manifeste dans la pluralité de ses bienfaits, seule façon de contrecarrer ses manques.
Écologiser notre esprit et nos modes de vie revient à les inscrire dans des territoires, condition de leur réalisation. Ces territoires entremêlent la géographie physique mais aussi la géographie affective. En ce sens, toute territorialité est portée par un imaginaire, une sensibilité, un sentiment, c’est ce qui échappe à l’intelligence artificielle (IA) et aussi, trop souvent à la classe politique…
[1] Willy Gianinazzi, « Penser global, agir local. Histoire d’une idée », ÉcoRev’, n°46, été 2018, pp. 19-30.
[2] Le terme « cosmopole » désigne une ville marquée par une grande diversité culturelle et ethnique.
[3] Le terme « aspatial » qualifie ce qui n’a pas de lien avec l’espace, la géographie ou une localisation précise.