J’ai beaucoup hésité à revenir sur la polémique dont a fait l’objet la nouvelle crèche de la Grand-Place de Bruxelles (fin 2025), au risque de l’alimenter. Cependant, au moment de boucler ce numéro, il est devenu manifeste que cette histoire soulevait des enjeux de fond – bien plus essentiels que la question esthétique – qui résonnent avec les réflexions développées dans le dossier qui suit, consacré au sens même de la célébration.
Tout d’abord, cette polémique expose une tentation dangereuse : celle d’accaparer une fête populaire et spirituelle. Certains se sont notamment érigés en arbitres exclusifs de ce qui serait beau, sensé, voire « sacré », et ce qui ne le serait pas. Pourtant, la tradition – rappelons, en l’espèce, que cette crèche en tissus représente fidèlement la nativité et évoque remarquablement l’incarnation divine dans une vie ordinaire et précaire – est vivante et universelle, s’enrichissant au fil des siècles et des contextes.
Ensuite, cette affaire illustre comment une droite de plus en plus décomplexée s’approprie un événement, manipule les émotions et instrumentalise les ressentiments, cherche à détourner notre attention des enjeux socio-économiques et écologiques primordiaux, pour faire avancer son propre agenda politique, aux accents néolibéraux, conservateurs et – osons le dire vu la teneur de certains propos relayés – islamophobes.
Enfin, cette polémique met en lumière la polarisation croissante de notre société. En publiant un avis sur un réseau social, j’ai moi-même pu constater de l’intérieur à quel point les clivages se creusent et comment le débat démocratique est saboté par des procédés rhétoriques fallacieux : attaques personnelles, procès d’intention, anathèmes, désinformation… Ces glissements ne se limitent pas aux réseaux sociaux, ils contaminent la plupart des débats politico-médiatiques. La démocratie, elle, en sort affaiblie.
Face à ces dérives, le dossier central de ce numéro d’En Question propose une tout autre vision de la fête : elle n’est la propriété de personne, elle appartient à tous ceux et celles qui y participent. Envisagée comme un bien commun, la célébration peut être source d’apaisement, de rassemblement, de rencontre, d’inspiration et de mobilisation.