De plus en plus souvent, les termes « militant » ou « engagé » sont utilisés de manière péjorative, pour disqualifier le travail, les propos ou les actions d’un journaliste, d’une scientifique, d’un enseignant, d’une juge, voire d’un collègue, d’une amie ou d’un proche. Malgré les injustices criantes, il faudrait rester « neutre », froidement. Pourtant, philosophie, épistémologie et sciences sociales montrent depuis longtemps que toute prétention à la neutralité est un leurre : nous sommes toutes et tous traversés par des biais, des histoires, des valeurs, des intérêts et des rapports de pouvoir implicites. Hannah Arendt, dans ses analyses du totalitarisme et de la bureaucratie, souligne que se revendiquer « neutre » peut masquer une complicité avec le pouvoir. Ainsi, Adolf Eichmann, bureaucrate nazi chargé de la logistique de la « solution finale », se voyait comme un fonctionnaire « neutre », obéissant aux ordres et appliquant la loi. Aujourd’hui, les sources d’indignation ne manquent pas. Bouleversements écologiques, inégalités économiques, isolement social, violations des droits humains, guerres, résurgences de idées et mouvements discriminatoires et autoritaires, etc. Les motifs d’engagement sont nombreux. Se revendiquer « neutre », se mettre volontairement à distance, fermer consciemment les yeux sur ces enjeux politiques, s’en laver les mains… n’est-ce pas soutenir le statu quo, en ce compris les injustices, exploitations, agressions et discriminations ? De même, empêcher les autres de s’engager, les intimider, les décourager, leur dénier les moyens matériels, culturels ou démocratiques nécessaires… n’est-ce pas violer le principe même de la dignité humaine ? « Si vous êtes neutre dans les situations d’injustice, vous avez choisi le camp de l’agresseur. Si un éléphant pose sa patte sur la queue d’une souris et que tu te dis neutre, la souris n’appréciera pas ta neutralité », disait Desmond Tutu, prix Nobel de la paix pour son combat pacifique contre l’apartheid. S’engager pour le bien commun et lutter contre les injustices n’est pas une honte, encore moins un crime. C’est un espoir, un cri, un chant. Hier, celui des partisans ; aujourd’hui, celui des militants.
- En Question n° 154
- edito
Le chant des militants
- Simon-Pierre de Montpellier, rédacteur en chef de la revue En Question.
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