Chaque soir, bien des familles en font l’expérience : qu’il est difficile de manger tous ensemble ! Entre le fils qui préfère le canapé, sa sœur qui doit finir ses devoirs, leur père qui n’est pas encore rentré et son épouse qui est déjà repartie, le créneau est mince. Et le plat, souvent froid… Anodin ? Pas si sûr ! Notre incapacité à partager la même table ne dirait-elle pas quelque chose de l’état de notre société ? De notre difficulté à nous arrêter, par exemple. Mais aussi de notre peine à vivre ensemble, dans le respect de nos différences. Car ce qui s’observe à la table familiale se vit à d’autres niveaux. Songeons à nos représentants politiques, qui ne parviennent parfois simplement pas à se retrouver autour d’une même table de négociations. Pensons à nos voisins britanniques, qui ont préféré quitter la grand table européenne, voyant dans leur envol la promesse d’une vie meilleure. Reste que la commensalité pose la question du menu. Quel est le plat qui peut nous rassembler ? La question est clé ; c’est à elle que nous consacrons notre dossier. Car en la matière, il y a urgence : en 2020, nous ne pouvons plus manger les yeux fermés. Nous ne pouvons plus faire comme si de rien n’était. Refuser de voir les implications de nos habitudes. Feindre de croire que notre système serait juste et durable. Rester sourd à la clameur de la Terre. Ne pas entendre le cri des pauvres. Notre alimentation est devenue une affaire hautement politique. En la matière, la tâche de nos représentants n’est pas mince. Encourageons-les dans la bonne direction ! Mais n’oublions pas la responsabilité qui est aussi la nôtre. Aujourd’hui, nous sommes nombreux à devoir encore apprendre à bien manger – c’est-à-dire dans le respect de tous les acteurs qui ont participé à la confection de notre plat. C’est là une nécessité. Ce pourrait aussi être une chance. Car rendre nos repas plus justes pourrait aussi les rendre plus conviviaux. Et faire revenir les convives autour de la table…
- En Question n° 132
- edito
Manger les yeux ouverts
- Vincent Delcorps, docteur en histoire et journaliste, directeur de la rédaction chez CathoBel. Il est aussi professeur invité à l’UCL et à l’IHECS.
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