Se poser la question de la place de l’art dans la société, c’est implicitement se poser la question de sa valeur. Quand on pense à l’histoire de l’art, on pense naturellement à sa valeur esthétique, à la beauté qui est source d’émerveillement et suscite des émotions. Mais tout au long de l’histoire, l’art a aussi toujours eu de la valeur parce qu’il est questionnement, interpellation, prise de position, provocation. Quand il assume une fonction critique, il peut contribuer au changement social. Quand il dénonce les injustices, éveille les consciences et invite à se mobiliser, il participe à l’humanisation de monde. Et s’il est vrai que, comme l’a écrit Aimé Césaire, « la justice écoute aux portes de la beauté »[1], ces deux fonctions de l’art ne sont pas sans liens… Au-delà de l’aspect esthétique et de son rôle d’éveilleur de conscience, l’art est aussi communication sociale et culturelle. Ainsi, l’art populaire exprime l’identité d’un peuple, son histoire, sa perception de la réalité, ses angoisses et ses joies, ses tristesses et ses espérances. Cependant, si la création artistique en elle-même a de la valeur, c’est parce qu’elle est aussi communication et révélation très personnelle de soi : en créant, l’artiste – qu’il soit chevronné ou en herbe – exprime ce qu’il a de profondément ancré en lui, jusqu’à l’ineffable, l’indicible. Dans cette perspective, on pourrait dire que toute activité artistique est d’ordre spirituel. Si la création artistique est communication, c’est parce qu’elle n’existe jamais dans un vide : l’artiste se donne et le public le reçoit. Ainsi, l’art est relation et participe à la fabrique du lien social. Par le fait même de créer, l’artiste montre qui il est et établit son humanité. Ceci est particulièrement vrai pour les personnes les plus vulnérables de la société, les sans-voix : le fait même de créer peut devenir leur voix qui dit j’existe, j’ai une identité, je suis capable d’user de ma liberté pour être créateur, et par là-même me prendre en main. User de notre liberté pour être créateur. N’est-ce pas à cela que, toutes et tous nous sommes appelé(e)s ? C’est ce qu’exprimait le Pape Jean-Paul II dans sa « lettre aux artistes » (1999) : Tous ne sont pas appelés à être artistes au sens spécifique du terme. Toutefois, selon l’expression de la Genèse, la tâche d’être artisan de sa propre vie est confiée à tout homme : en un certain sens, il doit en faire une œuvre d’art, un chef-d’œuvre. Aujourd’hui, nombre d’artistes ont du mal à joindre les deux bouts, voire vivent dans la précarité. Ce simple fait est le miroir d’une société qui privilégie un secteur du loisir et du divertissement où la créativité est au service de notre engourdissement plutôt qu’au service de notre éveil et de notre croissance en humanité. C’est le reflet d’une société qui valorise l’utilité, le lucre et l’uniformité aux dépends de l’expression réelle de soi et de la vraie liberté. Est-ce l’orientation que nous voulons pour notre société ? Il relève de la liberté spirituelle de chacun(e) de se situer et de prendre position entre ces options. [1] référence : voir la première version de l’édito
- En Question n° 104
- edito
la place de l’art dans la société
- Claire Brandeleer, chargée d’analyse et d’animation au Centre Avec.
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