Le déploiement de l’IA reconfigure nos manières de vivre, de penser et d’agir. Les géants de la tech jouent un rôle hégémonique dans la standardisation de nos rêves collectifs. Pour autant, le numérique offre des ressources pour reprendre en main nos imaginaires.

L’humanité traverse une mutation profonde de ses structures symboliques. Un parallèle saisissant peut être dressé entre deux objets apparemment disjoints par les siècles : le chapelet et le téléphone intelligent (smartphone). Le premier connectait le fidèle à une transcendance supra-sociale, instituant un lien vertical avec le divin ; le second incarne une immanence hyperconnectée, ancrant l’individu dans un réseau horizontal et immédiat. Pourtant, la fonction demeure identique : établir une connexion à « plus grand que soi ».
L’avènement de l’intelligence artificielle (IA) générative et prédictive ne constitue pas une simple évolution technique de ce smartphone. Elle marque une rupture anthropologique majeure, transformant radicalement nos imaginaires, nos modes de sociabilité et les architectures du pouvoir. L’IA n’est pas un outil neutre. Elle est une force instituante qui produit activement du sens, redéfinissant ce que signifie être humain dans un monde saturé de données.
Rupture anthropologique
Le déploiement de l’IA représente-t-il une rupture anthropologique ? La réponse réside dans le passage d’une logique instrumentale à une logique ontologique. Jusqu’à présent, le numérique était perçu comme une prothèse : le smartphone prolongeait notre mémoire, nos sens et notre capacité de communication, agissant comme un « second soi »[1]. Avec l’IA, la technologie cesse d’être une simple extension pour devenir un agent autonome, voire un oracle.
Là où les religions traditionnelles promettaient un salut dans l’au-delà, le numérique, et désormais l’IA, promettent un salut ici-bas : l’immortalité par le téléchargement de la conscience, la guérison par la biotechnologie, et l’omniscience par l’algorithme. L’IA incarne l’aboutissement de ce mythe du « cyber sublime ». Elle ne se contente plus de refléter nos imaginaires ; elle les génère. Les modèles de langage produisent des récits, des images et des codes qui façonnent notre perception du réel avant même que nous n’ayons pu la formuler.
Le risque est fort d’une « prolétarisation cognitive » où le savoir-faire est délégué à une machine.
Nous assistons à une externalisation radicale de la noèse, cette capacité réflexive de l’esprit humain. Comme le souligne Bernard Stiegler, nous risquons une « prolétarisation cognitive » où le savoir-faire et le savoir-vivre sont délégués à la machine[2]. L’humain ne devient plus seulement un utilisateur, mais un validateur de contenus produits par une intelligence artificielle statistique. Cette dépendance systémique brise le mythe de l’homo autonomus des Lumières. Nous devenons des nœuds dans un réseau d’interdépendances hybrides[3], où la panne algorithmique ou la censure d’un modèle deviennent des menaces existentielles.
Guerre des imaginaires
Si l’IA reconfigure l’imaginaire, qui tient la plume ? La production de ces nouveaux mythes n’est pas démocratique ; elle est concentrée entre les mains d’oligopoles transnationaux. D’un côté, les GAFAM[4] états-uniens ; de l’autre, les BATX[5] chinois. Ces entités ne sont pas de simples entreprises ; ce sont des puissances géopolitiques qui façonnent et contrôlent nos imaginaires collectifs.
Ces géants numériques mènent une véritable « guerre des imaginaires ». Par le biais d’algorithmes de recommandation et de modèles génératifs, ils imposent une standardisation des récits. Les contenus préformatés[6] tendent à lisser les spécificités culturelles au profit d’un universalisme de marché, souvent teinté de valeurs consuméristes et individualistes. L’émoji, ce hiéroglyphe contemporain, en est le symbole parfait : une émotion standardisée, dénuée de contexte, imposée par quelques firmes de la Silicon Valley ou de Shenzhen, rappelant la simplification du langage au profit d’une efficacité consumériste.
Nous croyons choisir nos opinions alors que nous naviguons dans des bulles cognitives tracées par des intérêts commerciaux.
Cette hégémonie repose sur une « économie de l’attention »[7] qui transforme l’utilisateur en produit. Les notifications, les flux infinis et les interactions avec l’IA agissent comme des hameçons cognitifs, captant notre temps de cerveau disponible. Nous ne sommes plus seulement surveillés ; nous sommes modélisés, prédits et orientés. Nous croyons choisir nos opinions et nos visions du monde, alors que nous naviguons dans des bulles cognitives tracées par des intérêts commerciaux.
La dimension géopolitique ajoute une couche de complexité. Si le modèle états-unien vend le rêve d’une liberté libertarienne tout en surveillant massivement, le modèle chinois expérimente une ingénierie sociale fondée sur le contrôle. Dans les deux cas, l’individu est réduit à un ensemble de données exploitables, et l’imaginaire collectif est capturé par des infrastructures privées qui échappent au rempart démocratique, créant une « société d’exposition »[8] où la transparence devient un mythe qui en fait est un outil de domination.
Autochtonie digitale
Comment le numérique reconfigure-t-il nos façons de faire société ? La thèse de l’« opium du peuple » numérique[9] suggère que les mondes virtuels et l’IA offrent une compensation aux frustrations d’un monde réel perçu comme bouché, injuste et sans horizon. Face à la crise écologique, économique et politique, et au « désenchantement » des jeunes générations, le numérique offre un exutoire, un « cocon » protecteur où l’on peut incarner des héros et trouver du sens dans des quêtes ludifiées. C’est un anesthésiant social qui permet de supporter un monde « injuste et atone ».
Le numérique est aussi un lieu de résistance et de réinvention du lien social.
Cependant, réduire le numérique à une drogue passive serait une erreur anthropologique. Le numérique est aussi un lieu de résistance et de réinvention du lien social. L’effacement des frontières entre le « en ligne » et le « hors-ligne » donne naissance à une société hybride. Des communautés se forment non plus sur la base de la proximité géographique, mais sur celle de l’affinité élective, créant des « autochtonies digitales ». Ces groupes développent leurs propres codes, leurs mythes fondateurs et leurs rites, créant une culture référentielle forte issue du gaming, du manga et de la science-fiction.
Cette culture n’est pas seulement un refuge ; elle est un laboratoire de nouvelles formes de solidarité. Nous observons l’émergence de « micro-communautés d’affinité » qui, bien que parfois fragmentées, permettent de tisser du lien dans un monde liquide[10]. Le numérique permet ainsi une sociabilité réticulaire, horizontale, qui défie les hiérarchies traditionnelles.
Contester et créer
Face à cette emprise, l’émancipation est-elle possible ? L’histoire des techniques nous apprend que tout dispositif de pouvoir porte en lui ses propres failles. L’hégémonie des géants numériques n’est pas un monolithe invulnérable. La contestation prend plusieurs formes, allant du sabotage matériel à la réappropriation créative. La GenZ 212 au Maroc, la Gen Z à Madagascar, ou le Comité de rue des travailleurs de Safal au Népal sont des cas médiatiques récents.
Un autre exemple emblématique de cette résistance ludique fut par exemple le projet « Chômeur Blaster ». Ce jeu vidéo, créé par un collectif de chômeurs et de précaires à Liège, détournait les codes du jeu de tir pour critiquer les politiques d’activation des chômeurs. Loin d’être des « accros » passifs, ces joueurs-programmeurs ont utilisé le numérique comme un « serious game » politique, transformant l’outil de divertissement en arme de critique sociale et d’imaginaire subversif. Ils détournent les langages des imaginaires imposés pour exprimer leur propre réalité. Cette dynamique montre que le gaming et le numérique peuvent être des lieux d’engagement politique et de « résistance d’insoumission », contredisant le stéréotype du joueur apolitique.
La voie la plus prometteuse pour l’ère de l’IA réside dans cette même logique de réappropriation et de construction de communs. Le mouvement du logiciel libre, Wikipédia, ou les récents développements de l’IA open source (comme les modèles de Mistral AI ou Euria en Europe) montrent qu’une autre voie est possible.
Ces projets démontrent que la technologie peut être gouvernée par des communautés horizontales, fondées sur la coopération et le partage, plutôt que par l’extraction de valeur. Ils incarnent une « robustesse collective »[11] face à l’injonction d’un capitalisme de la donnée à l’agilité individuelle.
[Exergue] Nous devons domestiquer la technologie pour qu’elle serve l’émancipation humaine.
Reprendre le contrôle de nos imaginaires exige une nouvelle « littératie numérique ». Il s’agit de développer un esprit critique capable de décoder les mythes technicistes, de distinguer le simulacre de la réalité, et de réinjecter du sens et de l’incertitude dans un système qui prône la prédiction totale. Il s’agit de passer d’une consommation passive à une production active de sens, en investissant les interstices du système pour y faire germer des contre-récits.
L’ère de l’IA nous place à la croisée des chemins. D’un côté, un avenir dystopique où l’humain, asservi à des algorithmes opaques contrôlés par quelques oligarques, voit sa capacité de jugement et de création atrophiée, confirmant la crainte d’un « opium » définitif. De l’autre, un avenir où le numérique devient le support d’une robustesse collective, permettant de réenchanter le monde par de nouvelles formes de solidarité et de créativité partagée.
La rupture anthropologique est actée : nous sommes désormais des êtres hybrides, dont l’humanité se joue dans l’interaction avec le numérique. La question n’est plus de savoir si nous devons accepter ou rejeter la technologie, mais comment nous pouvons la domestiquer pour qu’elle serve l’émancipation humaine.
Reprendre le contrôle de nos imaginaires implique de reconnaître que la technologie est un fait social total. Elle nécessite de réinvestir le politique pour réguler les puissances privées, de soutenir les alternatives éthiques et ouvertes, et surtout, de cultiver en nous cette part d’imprévisible et de relationnel direct qui résiste à toute modélisation algorithmique.
Comme le montrent les exemples de résistances ludiques ou de communs du savoir, l’imaginaire numérique n’est pas figé. Il est un champ de bataille, mais aussi un terreau fertile où peuvent germer, à l’ombre des géants, les formes de société de demain. L’enjeu ultime est de faire en sorte que le « nouveau chapelet » numérique ne soit pas une chaîne, mais un lien vivant entre des humains libres, conscients et solidaires, capables de transformer l’essai technologique en réussite humaniste.
[1] Sherry Turkle, Life on the Screen: Identity in the Age of the Internet, Simon & Schuster, 1995.
[2] Bernard Stiegler, Économie de l’hypermatériel et psychopouvoir, Galilée, 2008.
[3] Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes : essai d’anthropologie symétrique, La Découverte, 1991.
[4] Google, Apple, Meta, Amazon, Microsoft, Tesla-X-Grok.
[5] Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi, Huawei.
[6] Séries Netflix, vidéos TikTok, réponses de ChatGPT.
[7] Yves Citton, L’économie de l’attention : nouvel horizon du capitalisme ?, La Découverte, 2014.
[8] Bernard E. Harcourt, La société d’exposition : désir et désobéissance à l’ère numérique, Seuil, 2015.
[9] Olivier Servais, Jeux vidéo, nouvel opium du peuple ?, Karthala, 2020.
[10] Zygmunt Bauman, La vie liquide, Fayard, Pluriel, 2013.
[11] Olivier Hamant, La troisième voie du vivant, Odile Jacob, 2022.