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  5. Quand la rencontre de personnes détenues nous retourne
  • En Question n° 148
  • rencontre
  • 19 mars 2024

Quand la rencontre de personnes détenues nous retourne

  • Claude Decocq, aumônière à la prison d’Ittre.
13 min 13

Le 18 novembre 2023, pour la troisième année consécutive, un collectif d’associations[1] a proposé  au Collège Notre-Dame de la Paix d’Erpent (Namur) une journée de « Théologie par les pieds »[2], autour du thème « Des personnes à qui on ne demande rien. Quand des vies nous retournent ». Claude Decocq est aumônière de prison. Depuis 2021, elle fait partie de l’équipe de la prison d’Ittre, un centre pénitentiaire de haute sécurité où se retrouvent essentiellement des personnes détenues pour de longues peines. Durant cette troisième journée de « Théologie par les pieds », elle a livré un témoignage fort et une relecture de sa pratique pastorale. Quel retournement a-t-elle vécu en tant qu’aumônière de prison, comment et pourquoi ? C’est la question qui traverse son récit, qu’elle partage à la revue En Question.

Photo de couloir de prison crédit : Matthew Ansley - Unsplash
crédit : Matthew Ansley – Unsplash

Le titre de l’intervention évoque un retournement lié à la rencontre de personnes marginalisées. Mais, dans mon expérience originaire, est déjà plantée une famille paternelle plus proche du « quart-monde », comme on dit, que de la bonne bourgeoisie. Et mon parcours de vie a flirté avec les marges, puisque j’ai rencontré, après la fin de mes études, un jeune étudiant tunisien, musulman, pauvre, et sur la voie, à ce moment-là, de perdre ses papiers. Ce jeune étudiant est devenu mon mari, et notre quotidien a déjà été une expérience décoiffante.

Le choix de m’engager en prison, il y a quelques années, m’a donc paru être, à ce moment-là, dans le droit fil d’expériences antérieures. J’ai toujours cheminé avec cette conviction fondamentale : ces filles moches et molles ou trop bavardes du fond de mes classes primaires, elles pourraient être mes cousines, elles pourraient être moi. Cet homme bronzé aux traits aigus qui vient d’autres horizons et prie autrement… Il fait partie de la même réalité que moi, de ce monde dans lequel vous m’avez jetée, Seigneur, et pas d’un autre monde que je pourrais regarder avec condescendance. Mes cousines, mon mari… ce sont des possibles de notre commune humanité, comme je suis un possible –  il y a entre nous différence d’expérience mais pas différence de valeur essentielle.

Cette posture est loyauté à l’enfance, aux origines. Et fidélité à l’expérience d’un Dieu qui propose son alliance à chacun et chacune, qui nous regarde tous et toutes avec amour, nous offrant sa reconnaissance. Aller en prison, dans mon esprit, c’était comme l’approfondissement et la radicalisation d’une exigence première : ne pas tourner le dos aux miens.

Je me souviens très bien de mes premiers jours de stage à la prison de Leuze. Et surtout de cette impression puissante qui s’est immédiatement imposée à moi. « La prison, c’est un gigantesque jeu de gendarmes et de voleurs ». S’il y a eu une expérience de retournement, paradoxalement, pour moi, cela a bien été celle-là. Je pensais plus ou moins inconsciemment rejoindre au plus bas « des malheureux », des êtres contraints à la passivité et à la douleur par l’enfermement physique, le quadrillage des règles et des sanctions, la culpabilité, le rejet de la société et parfois des proches. Et je découvrais un univers qui semblait un précipité de vie, résonnant d’éclats de voix, d’éclats de rire, d’interpellations et d’insultes, de rappels à l’ordre et de blagues à deux balles, de coups dans les portes et de déchaînement de rap, derrière ces mêmes portes, closes mais non muettes. Je découvrais aussi l’incroyable ingéniosité de presque chaque personne détenue, son agilité à bricoler des objets usuels avec trois fois rien, une cuillère, un filet d’oranges, un pot de yaourt vide… La débrouillardise pour entrer en communication de cellule à cellule, malgré les interdictions. Une atmosphère de ruche. Ainsi me sautait à la figure une vérité, brandie haut par tous les résidents de ce lieu : ils sont des vivants. Qu’ils soient détenus ou membres du personnel, ce sont des vivants.

Plus tard, je rencontrerai Patrick[3], dont l’humanité épuisée aurait pu paraître la négation de ce que je viens de dire. Patrick qui ne sort plus de cellule, qui refuse d’ouvrir la tenture et vit dans le noir, qui préfère laisser la lumière éteinte même pendant ma visite. Patrick dont la vie coule à fumer interminablement. Patrick qui, à 52 ans, en est à sa 15e incarcération, n’a plus de liens avec sa famille, n’a ni argent ni relations. Patrick qui ne peut pas travailler dans la prison à cause de son handicap. Patrick parle à peine, me parle à peine, des phrases brèves et le plus souvent gorgées d’amertume. MAIS. Mais Patrick salue tous les matins l’araignée qui a tissé sa toile derrière le bidet. Il l’observe et l’encourage. Patrick regarde « La petite maison dans la prairie » en boucle à la télé, car les bons sentiments et la morale simple sont un baume pour son âme. Patrick me raconte qu’il a un jour sauvé la vie de quelqu’un, et je me retrouve à le féliciter d’avoir fait un shot de cocaïne à un pote toxico en pleine overdose d’héroïne. Patrick m’offre une demi boîte d’allumettes, lui qui n’a que son tabac et sa télé pour vivre. Il me l’offre car il a entendu parler des œuvres magnifiques faites par un autre détenu avec des cure-dents et des allumettes, justement. « Tiens, me dit-il, c’est pour lui ». Et c’est tout. Mais dans ce si peu, ce que je vois c’est que la vie continue à vouloir se frayer un chemin. Et que Patrick est peut-être moins le déchet d’une société qui ne valorise que le rentable, ou un moribond à « sauver », qu’un résistant à reconnaître. Et n’est-ce pas pour témoigner du Dieu vivant que je suis là ?

Qu’ai-je appris de Patrick, personne détenue ? La prison est un lieu de paroxysme. Elle est menace de disparition liée à la relégation. Elle est menace de déshumanisation liée à un système pénitentiaire qui, parce qu’il est système, tend à uniformiser les espaces ; à chronométrer le temps et à le vider de tout sens ; à calibrer les activités ; à fonctionnaliser les relations… Cette menace est encore accrue par le fait que le fonctionnement carcéral, tel qu’il a été conçu par la Loi de principes de 2005, est sous-sous-financé, et que tout ce qui avait été prévu pour aider à la réinsertion croule, arrive trop tard dans le parcours de personnes qui passent leur temps à attendre et ne parviennent pas à donner du sens à ces dysfonctionnements. Mais la prison est menace de déshumanisation aussi dans sa volonté de réhabiliter et réinsérer. Car cette façon de prendre comme prémices le condamné coupable va souvent à rebours de sa dynamique à lui, qui a d’abord besoin de s’assurer de sa propre valeur. Face à ces risques mortels, Patrick me découvre comment l’humain affronte l’atroce. Son refus d’être agi par le système, son retrait de la normalité pénitentiaire, c’est la trace de son exigence de dignité, de singularité. Et c’est le besoin d’être envisagé comme une personne à part entière, de ne pas être réduit à une individualité délinquante, qui lui fait redouter les entretiens avec la direction ou le service psycho-social. « J’en ai marre de ce qu’ils veulent que je fasse et que je dise, j’en ai marre de leurs solutions », balance-t-il, un jour de rage. C’est que lui, comme chacun de nous, a besoin d’être reconnu comme une personne en chemin, dans sa complexité et son mystère ; dans son altériténon réductible à ce que le psychologue ou l’assistant social attend de lui.

Altérité non réductible à ce que l’aumônier croit bon pour lui non plus, d’ailleurs. Car je me suis rendu compte que moi non plus, je n’échappais pas toujours à la tentation de mettre la main sur lui. Plus la personne que je rencontre est démunie, plus grand est le risque qu’insidieusement je m’installe en maître de la relation, en experte sachant mieux qu’elle comment elle devrait « se prendre en mains ». Rencontrer Patrick, pour ce qu’il est, là où il en est, sans maîtriser ce qui se joue, regarder avec lui « La petite maison dans la prairie » et rester assise à côté de lui dans le noir, en silence : ce n’est pas confortable, ce n’est pas très glorieux non plus. Mais c’est accepter de mettre un pied dans son temps à lui, hanté de chaos, d’impasses et de solitude. C’est accepter que lui me donne à partager quelque chose de son sentiment de culpabilité et de son impuissance ; accepter que ce soit lui qui ait quelque chose à m’apprendre là-dessus.

Alors, on patine. En attendant, Patrick a noué une relation de confiance avec son araignée ; et il m’a donné des allumettes, à transmettre à Dany ; autant de signes qu’il n’a pas renoncé à créer et à créer des liens. Qu’il n’a pas renoncé à être un humain désirant. La gloire de Dieu n’est-elle pas l’homme debout ? Patrick a déjà pris quelques centimètres.

À sa rencontre, comme à celle de bien d’autres, une phrase d’Isaïe (54, 2) m’est revenue : « Élargis l’espace de ta tente ». En commençant à travailler en prison, je croyais connaître assez bien l’humanité, en ses différentes figures et milieux. Eh bien, j’avais tout faux. En prison, j’ai perdu tous mes repères. Et je navigue maintenant à vue, arrimée à deux planches qui surnagent plus ou moins. La parabole du bon grain et de l’ivraie m’invite à sortir du temps productif, rentable, de l’obligation de résultat et du geste moral, pour entrer dans le temps de Dieu et respecter son agir. Moi je ne connais ni le jour, ni l’heure. Moi, si je pensais savoir mieux que Patrick ce qu’il a à faire et surtout à ne pas faire, je risquerais surtout d’empêcher quoi que ce soit de commencer à germer… Mais ce que je peux faire, par contre, c’est laisser résonner la parole : « Aie confiance ». Patrick, comme toute personne détenue, est habité de désir. Ce désir est souvent tordu : c’est le bon grain et l’ivraie. Mais ce désir peut rencontrer l’amour divin qui vient à sa rencontre. L’Esprit, qui souffle où il veut, peut saisir chacun et faire se redresser, à sa mode, ce qui était tordu. Cette confiance venue d’ailleurs, elle est plus grande et plus puissante que moi.

Voilà, en quelques mots, de quelle façon je me suis sentie interpellée. Mais en quoi cela peut-il vous interpeler, vous ? Et la société ? Et l’Église ? L’expérience d’humanité de chacun et son désir de croissance, y compris s’il est retranché des humains, s’il a commis des délits ou des crimes, c’est bien sûr une expérience personnelle… mais qui est à la portée de tous. Il suffit d’ouvrir les yeux et de voir, d’abord, la personne, et pas les images qu’on projette sur elle ou les peurs qu’elle suscite. Après, si les personnes détenues sont réellement nos semblables en humanité, alors elles méritent des conditions de détention faisant droit à leur dignité, à leur besoin d’autonomie et de responsabilité, des conditions de détention qui leur permettent d’envisager de façon juste le sens de la peine et celui du délit commis. Il faudrait, pour prendre un seul exemple, que beaucoup de nouvelles maisons de détention, plus petites que les prisons et moins déshumanisantes, ouvrent leurs portes. Mais sommes-nous prêts à demander à nos élus d’avoir le courage politique d’aller dans ce sens ? Sommes-nous prêts, déjà, à ce que nos impôts aillent au financement de ces projets ? Sommes-nous prêts à payer les impôts nécessaires, dans une société où c’est l’ensemble des services publics qui sont sous-financés ? Sommes-nous prêts à ce qu’une petite structure pénale ouvre ses portes dans notre ville, dans notre rue ? Ce sont ces basiques-là qu’il faut d’abord travailler : mettre notre portefeuille, notre bulletin de vote et notre lobbying politique au diapason de nos convictions.

D’autre part, on réfléchit beaucoup, en Belgique, au sens de la détention, à ses éventuelles alternatives. Est-ce que cela nous intéresse ? Est-ce que nous en parlons en famille et avec nos amis ?

Les personnes détenues sont aussi très demandeuses de contacts avec des personnes « de l’extérieur ». Savoir qu’elles ne sont pas unanimement regardées comme des déchets de la société, leur est extrêmement précieux pour envisager la réinsertion. Visiteurs de prison, correspondants, projets artistiques et culturels organisés en milieu pénitentiaire… autant de bols d’air, de ponts aussi entre l’intérieur et l’extérieur, qui étoffent le tissu relationnel des personnes et leur redonnent de la confiance. C’est peut-être une piste pour certains.

Enfin, en Église, accompagner des personnes détenues, appelle selon moi à nourrir une réflexion ecclésiale qui mette au centre la vie et le mouvement de la vie – et pas ou pas seulement la faute et la rédemption. Partir de la faute, c’est parler à quelques détenus mais se fermer à beaucoup d’autres, car la faute comme faute est souvent intouchable. Partir de la vie, de son chemin, de ses ornières et de ses horizons, est autrement fécond.

La Théologie par les pieds  
Portée par un collectif d’associations et de personnes, l’expérience des journées « Théologie par les pieds » est née en 2021 suite aux décès de trois théologiens engagés : Jean-François Grégoire, Thierry Tilquin et Jean-Louis Undorf. Un rendez-vous annuel, mais aussi des initiatives plus locales font vivre cette démarche, à l’écart des grand-routes théologiques. C’est en se tenant au plus près des réalités humaines, et en particulier des personnes dont notre société génératrice d’inégalités et d’injustices n’attend rien, qu’un chemin se construit, articulant trois questions indissociables : Qui est Dieu ? Qui est l’être humain ? Que faire ensemble ?  
www.latheologieparlespieds.be


NOTES :

[1] RCF Sud Belgique (Namur), Entraide et Fraternité / Action Vivre Ensemble, la Focap (Formation continuée des Acteurs Pastoraux du diocèse de Namur), L’appel, le Vicariat de la Santé du Diocèse de Liège, Lumen Vitae et le Cefoc (Centre de Formation Cardijn).

[2] Plus d’informations sur www.latheologieparlespieds.be.

[3] Prénom d’emprunt.

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