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  5. Le village-prison de Haren sera-t-il un lieu de « croissance » ?
  • En Question n° 143
  • rencontre
  • 8 décembre 2022

Le village-prison de Haren sera-t-il un lieu de « croissance » ?

  • Siska Deknudt, aumônier de prison.
6 min 6

Inaugurée le 30 septembre 2022, la prison de Haren (Région de Bruxelles-Capitale) remplacera, à terme, les prisons de Forest, Saint-Gilles et Berkendael, devenues -– depuis longtemps -– vétustes. Siska Deknudt, aumônier de prison, espère que la construction de cette nouvelle prison sera une occasion d’apporter un nouveau regard sur la détention.

À la mi-septembre 2022, des journalistes et des magistrats se sont laissés enfermer dans la nouvelle prison de Haren. J’ai lu dans leur rapport que le sentiment d’« être dépendant » était perçu comme désagréable. Ici et là, aussi, une petite peur palpable. Ceux qui ont participé à l’expérience savaient qu’elle ne durerait qu’un « court moment » et qu’elle se terminerait dans tous les cas par le mot de code « terminus ». Le vendredi 30 septembre, la prison a été officiellement ouverte. Depuis, les premiers détenus y ont été transférés, et le vrai travail a commencé.

illustrateur : Nicolas Marquez de ‘Le pèlerinage imaginaire’


J’ai lu les informations sur la prison de Haren avec un mélange de crainte et d’espoir. Je vois le projet d’un véritable village pénitentiaire pour 1190 détenus. La nouvelle prison de Haren apportera-t-elle également un nouveau regard sur la détention ? Parmi les hommes condamnés à de longues peines avec lesquels je travaille, je constate un grand besoin.

Les dégâts de la détention

En premier lieu, je pense aux hommes condamnés pour des délits sexuels sur mineurs. Certains sont très jeunes, d’autres ne sont entrés en prison que plus tard dans leur vie. Certains ont une déficience mentale et d’autres ont fait des études supérieures. Un groupe très diversifié avec des besoins spécifiques. Beaucoup d’entre eux sortent à peine de leur cellule. Ils ont peur. Même dans leurs cellules, ils ne se sentent pas libres. Ils n’osent pas tenir un journal intime, écrire leurs pensées, car tout peut être lu lors d’une fouille de cellule. Pendant mes visites en cellule, certains d’entre eux sortent une minuscule feuille avec ce qu’ils veulent me raconter de la semaine écoulée.

L’introspection, et le fait d’en faire part avec une personne de confiance, c’est essentiel et nécessaire pour parvenir à la compréhension et à la réparation. Dans le contexte actuel de la détention, peu d’opportunités sont données pour que ce processus puisse se réaliser. Beaucoup de ces hommes restent enfermés dans leur cellule dans une grande solitude jusqu’à la fin de leur peine ou jusqu’à ce que le tribunal d’application des peines accepte une demande d’aide spécialisée. En attendant, beaucoup de temps précieux est perdu. Dans ce groupe, je vois que la détention cause beaucoup de dégâts. La prison de Haren peut-elle mieux répondre aux besoins spécifiques de ce groupe de détenus ?

Comportement machiste

Un deuxième grand groupe de personnes dans les prisons sont les jeunes trafiquants de drogue. Beaucoup d’entre eux ont abandonné l’école. Leur faible estime de soi est compensée par un comportement macho bien rodé, avec beaucoup de bluff et de gros désirs matériels. En prison, certains continuent leur trafic ou leur consommation. Ce n’est pas un hasard s’ils sont de fidèles habitués des promenades quotidiennes. Le reste de la journée, c’est le règne de l’ennui. Les jeunes détenus ne devraient pas, par ennui et par dépendance, rester dans leur lit jusqu’à midi. Cela ne profite à personne.

Au cours de nos conversations, j’ai parfois l’occasion de percer leur côté macho. Alors les émotions arrivent et j’entends des histoires très différentes. Ces histoires renforcent ma conviction qu’il est possible, pendant la période de détention, d’élaborer un programme constructif pour ces hommes. Sortez-les de ce vide et de leur faible image d’eux-mêmes. Mettez-les au travail et donnez-leur un accompagnement de leurs addictions et de leurs conduites violentes en prison. Pourquoi attendre qu’ils soient sortis ? Je vois aujourd’hui trop de jeunes dealers et usagers qui n’ont rien appris à leur sortie de prison. Ils vont, plus que probablement, retomber très vite dans leurs anciennes habitudes. Ces jeunes détenus quitteront-ils le village-prison de Haren avec plus de perspectives d’avenir ?

Aliénation

Enfin, j’en viens aux prisonniers de très longue peine. La plupart se sont adaptés au régime carcéral au fil des ans. Ils purgent leur peine et attendent d’être admissibles pour leur reclassement. D’autres ont déjà fait plusieurs tentatives infructueuses pour obtenir sous des conditions strictes une libération anticipée par le biais du tribunal d’application des peines et ont abandonné cette voie. Frustrés ou non, ils attendent d’avoir purgé leur peine jusqu’au dernier jour. Beaucoup restent dans le régime ouvert. Cela veut dire que les portes de leurs cellules sont ouvertes pendant un certain temps deux fois par jour et qu’ils peuvent se rendre visite mutuellement. Une plus grande croissance humaine n’est pas possible. Leur longue période de détention est un parcours très plat.

Je ne cesse de m’étonner que les détenus qui passent le plus de temps en prison soient ceux qui reçoivent le moins de soins et d’encadrement. Ils apprennent surtout à attendre et à s’adapter à une situation de dépendance et parfois d’arbitraire. J’accompagne régulièrement ces hommes lors de leurs premiers pas dans le monde extérieur. Leur aliénation de la société est très élevée, leur entourage est réduit ou inexistant. Ces détenus de la prison de Haren peuvent-ils emprunter un chemin de croissance qui les reconnecte progressivement au monde extérieur ? Et qu’arrive-t-il à ceux qui doivent vraiment rester en prison à vie ?

L’architecture d’une prison est un facteur déterminant pour ce qui y est proposé. Les détenus du village pénitentiaire de Haren ont-ils la possibilité de transformer progressivement une forte dépendance en davantage d’autonomie et de responsabilité ? Réapprennent-ils à cuisiner leurs propres repas, par exemple ? Les détenus peuvent-ils travailler pour pouvoir payer leurs soins et leurs victimes ? Des espaces sont-ils prévus où, sous supervision, ils peuvent travailler sur leurs forces et leurs faiblesses et se préparer mentalement à la réinsertion ou à l’assistance hors des murs ? Les personnes chargées de la surveillance peuvent-elles participer à ce processus de croissance et cette surveillance peut-elle alors être également progressivement supprimée ?

Une nouvelle prison d’une telle ampleur soulève de nombreuses questions et crée de nouvelles attentes. Le besoin de changement est grand. Il en va de même pour l’espoir que, dans le cadre de l’incarcération comme sanction, les détenus se voient également offrir des possibilités de se préparer à la vie en société en suivant différentes étapes. Un bon parcours de détention tient autant compte des besoins du détenu que de ceux de la société.

Cet article d’opinion a été initialement publié le lundi 3 octobre 2022 dans De Standaard. Traduction du néerlandais par Geneviève Frère.

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