Martin Rondelet a 37 ans. Jésuite (scolastique en régence) et médecin généraliste, il exerce dans une maison médicale près de la gare du Midi à Bruxelles et travaille auprès de la pastorale des jeunes. Avant de quitter la Belgique pour poursuivre sa formation jésuite à Rome, il s’arrête pour relire son chemin parcouru à la lumière du thème « foi et justice sociale ». Marqué par les blessures du corps humain et du corps social, il nous invite à ouvrir nos cœurs aux cris de la terre et des pauvres et à soigner les liens qui nous unissent.

Martin Rondelet – crédit : Corinne Owen – Cathobel
Je dois avouer qu’en commençant ces lignes, je tremble un peu… Foi et justice sont deux moteurs de ma vie. En même temps je me sens bien petit pour en parler. Particulièrement quand je repense à ces personnes qui m’inspirent, me guident, m’enthousiasment sur ce chemin.
Si je dois parler de mes origines, je dirais que mes racines plongent dans deux terreaux bien différents : la terre et l’amour de celle-ci, la vie intellectuelle et l’ouverture au monde. Côté maternel, mes grands-parents étaient fermiers. Cache-cache dans les bottes de foin, joie de participer à la moisson… ont marqué mon enfance. Je garde de ces grands-parents leur foi simple et authentique. Côté paternel, la racine s’aventure davantage dans la vie intellectuelle et l’ouverture au monde. Mes grands-parents, de ce côté-là, étaient professeurs de sciences. Durant les réunions de famille, ça discutait souvent politique. Ils avaient vécu une petite partie de leur vie au Congo (RDC). De par son métier de professeur d’université, mon grand-père avait gardé des contacts avec des élèves venus de différents horizons et voyageait régulièrement de par le monde avec ma grand-mère.
Ces racines paysannes et intellectuelles venues des grands parents ont irrigué notre vie familiale. Ma mère, professeure de chimie et biologie, étant sensible à la dimension écologique, mon père, psychologue et professeur de religion, sensible à l’intelligence de la foi. De mes parents, je garde une foi vécue et vivante ayant un impact réel sur leur manière de vivre et leurs choix. Je suis marqué par la simplicité de vie à laquelle ils nous ont introduits, notamment lors de nos voyages en camionnette à travers l’Europe. La vie à la maison était économe sans être pingre. La table familiale était ouverte et accueillante à des personnes d’horizons différents. Le portrait de Charles de Foucauld séjourne encore aujourd’hui discrètement dans le salon et je perçois une connivence entre sa vie et l’hospitalité vécue par mes parents. Ils soutenaient aussi des scolarités d’élèves (en Haïti, en Inde, etc.) et d’autres projets caritatifs.
À relire l’éducation reçue, en lien avec le thème de la justice et de la foi, je dirais que le mode de vie et les choix posés essayaient d’incarner au mieux cette alliance entre foi et justice. Quant à la remise en question des structures politiques et économiques pouvant nuire au prochain, elle était présente sans être très marquée. Ce seront d’autres acteurs et événements par la suite qui me rendront davantage sensible aux répercussions des décisions politiques et économiques sur la vie des personnes plus précarisées.
Si je vous ai parlé de tout cela, c’est pour vous dire que mon engagement pour la justice s’enracine dans cet amour de la terre, cet amour des cultures, cet amour du monde. J’ai reçu de ma famille ce cadeau d’aimer le monde et en parler est une manière de leur manifester ma gratitude pour ce don.
Sensible à la cause écologique, ma mère nous en parlait à la maison ; mais ce fut la vision du film d’Al Gore – Une vérité qui dérange – qui joua pour moi le rôle de révélateur. C’était en 2006, lors de mes études de médecine. J’ai alors pris conscience du Titanic sur lequel nous étions embarqués et du défi historique qui nous attendait. Suite à ce film, nous avions constitué un petit groupe de réflexion sur le site universitaire de Namur, pour réfléchir aux actions possibles. Pour être honnête, ça n’a pas abouti à grand-chose. En regardant en arrière, j’ai l’impression que nous avions entendu la mauvaise nouvelle mais que celle-ci n’avait pas été transmise à tout le monde, ce qui nous donnait l’impression d’être des oiseaux de mauvais augure, isolés et peu à même de faire changer les choses. Mon engagement oscillait entre enthousiasme et découragement. Fort heureusement, les choses ont bien bougé, depuis, au niveau de la sensibilisation. Du côté de l’action, le chantier reste conséquent. Il s’agit maintenant de continuer à se retrousser les manches et d’avancer ensemble, résolument. Dire cela semble bien naïf au vu des circonstances géopolitiques actuelles : perte absurde d’énergie − et combien plus dramatique, de vies humaines − dans des conflits armés, puissance de certains lobbys économiques bloquant des décisions cruciales pour le bien commun, etc.
Qu’est-ce qui me donne d’espérer, et donc d’agir, dans de telles circonstances ? Je reprendrais « la parabole du Titanic » que je dois à Benoit Bouchard (La Viale en Lozère). Il compare la crise écologique à ce qui s’est vécu sur le paquebot. Au moment où la population du navire réalise que la fin est proche, on peut observer trois types de réaction. Certains jouent de la musique et profitent jusqu’au dernier instant de la vie en fermant les yeux sur la catastrophe à venir. D’autres se précipitent sur les bateaux de sauvetage, se bousculent et jouent des coudes pour faire partie des quelques rescapés ; tant pis pour les autres. Enfin il y a ceux, d’une autre trempe, qui utilisent ces derniers instants pour continuer à faire du bien : aider un enfant à monter dans le bateau de sauvetage, écouter et pacifier une personne angoissée, etc.
Quel que soit le dénouement à venir de cette crise écologique, je crois profondément que s’engager avec d’autres pour une planète vivable pour toutes et tous nous permet d’exprimer et de vivre notre humanité, comme le fit ce troisième groupe sur le Titanic. « Jusqu’aux cieux, ta splendeur est chantée par la bouche des enfants, des tout-petits : rempart que tu opposes à l’adversaire, où l’ennemi se brise en sa révolte », chante le psalmiste (Psaume 8) en contemplant l’œuvre de la création. Dans cette crise, combien de fois n’avons-nous pas l’impression d’être en face des tout-petits confrontés au géant ? Et pourtant, la vie, le vivant, la « splendeur » est chantée par les tout-petits. C’est là qu’est notre joie. Tandis que les « riches » (qui accumulent) repartiront les mains vides, chante Marie dans son magnificat. J’aime profondément cette sagesse biblique qui me réveille si souvent et m’invite à rejoindre le camp des tout-petits, là où la vie est chantée et célébrée, ensemble.
Au long des années, à ce cri de la terre s’en est mêlé un autre, à peine audible, d’abord, puis de plus en plus fort : le cri des pauvres. Je déplore que trop souvent le cri de la terre soit dissocié de celui des pauvres, avec le risque d’une écologie nombriliste. Je consonne très fort à l’unité de ces deux cris que le pape François décrit dans son encyclique Laudato si’.
Enfant, la lecture des vies en BD du Père Damien et de Mère Teresa m’avait marqué. J’étais, et je le reste, attiré par leur exemple : offrir sa vie pour donner un peu de réconfort à celles et ceux qui sont le plus rejetés, méprisés, oubliés. J’étais marqué par cette charité directe. Il m’a fallu du temps pour comprendre que l’aide aux plus pauvres passait aussi par une charité indirecte, consistant à interroger et lutter contre les structures qui créent ou entretiennent la pauvreté. Adolescent et jeune adulte, je ne m’intéressais guère à la politique et à l’économie. Mes premières années en tant que médecin généraliste vont petit à petit me faire prendre conscience de l’impact des choix politiques sur la vie des personnes (conditions de travail, accès aux soins élémentaires pour les réfugiés, etc.). Mon regard passa progressivement du corps individuel du patient au corps social.
Quelques années plus tard, j’eus l’occasion de faire un an d’étude à Chicago à l’occasion de ma formation jésuite. Avec les étudiants de l’université, nous rendions visite aux personnes de la rue. Une jeune femme de 37 ans m’a particulièrement marqué : elle avait à subir deux opérations à la jambe, qui avaient mal tourné. Opérations ratées, notes de frais impossibles à rembourser… elle s’était retrouvée à la rue. Ce pas de côté à l’étranger m’a fait prendre conscience du choix solidaire qui sous-tend notre sécurité sociale en Belgique. Cette décision politique s’est formée au cours de décennies de lutte sociale. Mais elle est fragile, et son maintien dépendra de nos choix politiques futurs. Continuerons-nous de mettre la priorité sur la solidarité dans les soins ou d’autres facteurs (comme la rentabilité) prendront-ils le dessus ?
Cette quête de justice s’est liée à mon chemin de foi. Il m’est devenu de plus en plus impossible de croire en un Dieu qui nous aime sans m’impliquer concrètement pour mes frères et sœurs qui souffrent d’injustice. Pour le dire autrement, l’injustice défigure l’Amour de Dieu. Ne pas m’y opposer, c’est ne pas respecter cet Amour qui me fait vivre.
Depuis quelques années, je suis sensible au questionnement lancé par la théologie de la libération en Amérique du Sud. Comment se fait-il que des inégalités énormes entre pauvres et riches subsistent dans ces pays, alors même qu’ils étaient presque entièrement catholiques ? La foi n’aurait-elle rien à voir avec la justice ou avons-nous mal lu la Parole de Dieu ? Interpellés par ce constat, les théologiens de ce mouvement ont parcouru la Bible à la lumière de cette question de la justice. Plusieurs passages ont résonné de manière nouvelle, notamment celui du buisson ardent où Dieu, voyant la misère et entendant le cri de son peuple en esclavage, demande à Moïse d’intervenir. La théologie de la libération redonne une place importante à la quête de la justice dans notre foi ; elle n’est cependant pas une invention nouvelle. Les prophètes de l’Ancien Testament, le Christ, les Pères de l’Eglise, Saint Thomas d’Aquin, la Doctrine sociale de l’Église, etc. ne l’ont jamais oublié. J’ai redécouvert, ces dernières années, cette quête de la justice animée par la foi en un Dieu d’Amour. Je puise sans cesse à ce feu, à cette source, afin que le combat mené ne tombe ni dans le désespoir, ni dans la lutte froide. « La longue revendication de la justice épuise l’amour qui pourtant lui a donné naissance », disait Albert Camus. Le risque n’est jamais loin.
Pour conclure, je me sens marqué par les quatre types de liens dont parle le pape François dans son encyclique Laudato si’ : lien à soi-même, lien à la création, lien aux autres, lien à Dieu. Tous ces liens s’enrichissent mutuellement, l’un n’allant pas sans l’autre : « Tout est lié ». Jésus-Christ, être de relation par excellence, ouvre un beau chemin pour réconcilier et vivre pleinement ces quatre types de liens. À sa suite, je suis convaincu que tous les actes que nous posons dans la justice et l’amour, toutes les relations vraies que nous tissons, ont un poids d’éternité. Le reste n’est que balayure emportée par le vent, comme le chante le psalmiste (Psaume 1, 4).