Choisir la vie, n’est-ce pas choisir ce qui fait vivre – et soi-même et les autres ? Une aventure éminemment personnelle, propre à chacune et chacun. C’est bien ce qui transparait du témoignage vivant qui est ici proposé. Et, en même temps, comment ne pas percevoir la portée universelle de cette découverte qui donne sens à une vie, qui fait vivre au travers des épreuves parfois terribles : lutter et contempler pour devenir des êtres humains de communion… Et, dans l’expérience de vie ici présentée, la découverte d’une Présence, d’un Amour – divin – qui dépasse toute connaissance. Source d’espérance.

Pour la revue En Question, on m’a demandé de raconter mon « parcours de vie ». Pas facile de choisir, dans une vie bien remplie, ce qui vaut la peine d’être partagé sans tomber dans l’énumération fastidieuse d’expériences.
Je suis aujourd’hui permanente à la Viale, en Lozère, depuis 7 ans et demi. J’ai fait ce choix à 58 ans, prenant, à cet âge, une préretraite de l’enseignement.
Un grand désir m’habite depuis toujours : transmettre la joie de connaître Dieu ! Prétendre « connaître » Dieu est certes bien présomptueux ; disons plutôt que j’ai choisi très tôt de miser sur Lui, Son Amour, Sa Présence et d’y puiser la force pour vivre ce qu’il m’était donné de vivre, et cela ne m’a pas déçue.
Issue d’une famille chrétienne, mais pas spécialement pieuse, j’étais un peu la seule de la famille à me passionner pour la foi.
C’est en allant à Taizé, à 17 ans, en 1974, que j’ai trouvé le lieu qui exprimait le mieux, et nourrissait, ce qui m’habitait. C’était l’année de l’ouverture du « Concile des jeunes » : des milliers de jeunes de l’Europe et du monde entier convergeaient vers Taizé, lieu d’un « Printemps de l’Église ». Nous y recevions des textes forts : à la fois profondément spirituels (Vivre l’inespéré) et clairement engagés dans le monde : pour la justice sociale, le refus de l’exploitation, dénonçant les dictatures, le pouvoir de l’argent, avec des accents profondément évangéliques. On nous encourageait à « lutter avec un cœur réconcilié », sans haine de l’adversaire mais aussi sans langue de bois au sujet des injustices du monde (Lettre au peuple de Dieu). On y priait pour les victimes de la junte de Pinochet au Chili comme pour les prisonniers politiques en URSS.
Je passais à Taizé tous mes congés, aidant à l’accueil et à l’animation. C’est là aussi que j’ai expérimenté, dès 18 ans, des retraites en silence avec un accompagnement (ignatien) et que j’ai été orientée vers un jésuite belge pour un accompagnement régulier.
J’ai choisi aussi de faire mon mémoire de fin d’études sur Taizé. Je l’ai intitulé : « Lutte et contemplation pour devenir des hommes de communion ». Cette phrase est restée pour moi le résumé de ma vie chrétienne : une vie engagée dans la société, enracinée dans la prière pour que les humains puissent vivre en « communion ». Je ne puis séparer ces trois pôles : ni accepter une prière qui oublierait les souffrances du monde, ni une lutte qui ne serait pas d’abord enracinée dans l’Amour (Le pressens-tu ? Lutte et contemplation ont une seule et même source : le Christ qui est Amour, frère Roger), avec un grand désir de faire se rencontrer et s’écouter des gens d’horizons très différents. « Si la fête s’efface du corps du Christ, si l’Église est lieu de rétrécissements, non pas de compréhension universelle, où trouver sur terre un lieu d’amitié pour toute l’humanité ? » (id).
Puis je me suis mariée et nous avons eusix enfantset une vie bien remplie.La vie de couple m’a appris comment incarner cet Amour dans une relation entre deux personnes, avec leur histoire, leurs blessures. Notre engagement dans Marriage Encounter nous a appris à être vrais, à ne pas nous illusionner sur nous-mêmes et à essayer de dialoguer dans l’Amour et la Vérité. Notre histoire de couple s’est (hélas) terminée après 30 ans de vie commune. Cela m’a appris combien il peut être difficile d’être un couple séparé dans l’Église, et combien il est important d’écouter et comprendre les échecs des couples, sans jugement simpliste… tout en restant convaincue que l’Amour est le chemin, même si nous sommes fragiles.
Mais revenons en arrière, sur la vie professionnelle. J’ai été professeure de religion dans l’enseignement secondaire durant toute ma carrière. À travers mes cours, comme à travers l’animation chrétienne de l’école qui m’a été confiée, j’ai toujours voulu proposer les dimensions de la vie chrétienne citées plus haut : l’importance de la prière, de l’intériorité (à travers l’organisation de groupes de partage, des célébrations, l’aménagement d’un lieu de prière dans l’école, l’organisation de retraites, de conférences, de rencontres avec des témoins…) et l’engagement pour l’Homme (à travers les campagnes de solidarité, la lutte pour la justice et contre les discriminations et puis, dès le début des années 2000, la lutte écologique).
Parallèlement à ces engagements à l’école ou dans différents mouvements, nous avons eu l’immense chance de vivre une vie paroissiale assez exceptionnelle : vivante, joyeuse, ouverte, très communautaire (repas commun tous les samedis soirs après la messe, retraite annuelle, vacances à Taizé et, pour la première fois, en 2003, à la Viale).
Et puis il y a eu le 10 septembre 2006 : la mort accidentelle de notre plus jeune fils, Martin, à presque 16 ans. Malgré ma foi, je me disais que jamais je ne pourrais survivre à la mort d’un de mes enfants… la seule pensée de cette éventualité me paralysait dans une angoisse terrible.
Et pourtant, ce qui est arrivé a été tellement plus fort, plus grand que tout ce que j’aurais pu imaginer… La douleur était bien sûr là, indescriptible, déchirante… pendant de longs mois, plusieurs années… et, en même temps, comme tous les barrages ont craqué, de ce qu’il m’est advenu, en pleine face, en pleine âme, je n’ai rien choisi : je l’ai reçu, comme une vague déferlante, comme un tsunami que rien ne peut arrêter : une Présence, un Amour qui « dépasse toute connaissance » (Saint Paul). Comme le dit Christiane Singer, j’ai éprouvé que « l’Amour est la substance même de la création ». Et, dès le premier jour, m’est revenue, simple, évidente, cette phrase de frère Roger de Taizé, gravée plus tard sur la tombe de Martin et qui a parfois fait sourire certains, car elle est devenue presqu’une rengaine :
« Rien n’est grave si ce n’est de perdre l’Amour »
Plus tard, en Syrie, lors de ma retraite à Mar Moussa avec le père Paolo Dall’ Oglio, j’ai compris aussi quelque chose d’important, de lumineux, en méditant le psaume 90 : ce psaume semble dire que le malheur ne peut toucher celui qui chemine avec Dieu…
« Le malheur ne peut fondre sur toi,
Ni la plaie approcher de ta tente
Il a pour toi donné ordre à ses anges
De te garder en toutes ses voies… »
Pourtant, les épreuves n’épargnent personne et semblent tomber au hasard, accablant certains plus que d’autres. Mais, j’ai vraiment compris que ce « malheur » dont Dieu nous préserve, ce ne sont pas « les malheurs », tel ou tel événement aussi terrible soit-il. Dieu ne modifie pas les lois naturelles, mais Il nous donne, Il m’a donné de ne pas me laisser atteindre par le « mal » que sont : la désespérance, la rancune, l’amertume, la lassitude et le relativisme… et je pouvais dire et sentir, malgré l’effroyable souffrance du déchirement et du manque, et sans aucune volonté de « posture », mais comme une évidence intrinsèque : la Vie, malgré tout, est Belle ! Je sentais que je pourrais dorénavant traverser beaucoup de choses sans perdre cette confiance.
Je veux dire, sincèrement, humblement, d’autant que je n’y suis vraiment pour rien, que ce que j’ai vécu à l’occasion de cette terrible épreuve c’est le plus beau cadeau de ma Vie : une Lumière, une Présence, j’ose dire une jubilation de la Présence que je ne pouvais même pas soupçonner… et qui pour moi n’a pas pris une ombre. Par sa mort, Martin a ouvert une brèche.
Pourtant, la suite de ma vie n’a pas été un long fleuve tranquille. Mais, même à travers l’échec apparent de l’aventure de notre couple, j’ose croire et dire que nous n’avons pas, comme le dit frère Roger, « perdu l’Amour ». Nous avons consenti à notre impuissance, sans rancœur, sans amertume, sans haine… et, au final, sans trop de culpabilité.
Aujourd’hui, je suis en paix, j’expérimente que la Joie que Dieu donne est « imprenable », comme le dit Lytta Basset. J’accepte de mieux en mieux mes si nombreuses failles et fragilités parce que je me sens aimée, parce que j’ai décidé de ne pas regarder en arrière, de choisir la Vie, de ne pas m’attarder sur ce qui m’a blessé ou me blesse (« Rien n’est grave ! »).
Je sais que je suis faible, que ma prière est souvent aride, vide, sèche… et, pourtant, j’expérimente que, comme le dit frère Roger, « dans ces longs silences où rien ne semble se passer », où je ne ressens rien… Il m’investit, me remplit, m’apaise, me comble… même si je ne le vois qu’après coup.
En juillet 2015, j’ai choisi de vivre une « troisième vie » (après la jeunesse puis la vie de famille) : de Belgique, je suis partie comme permanente à la Viale, en Lozère, pour un an d’abord. J’y suis toujours.
La Viale, c’est (presque) tout ce que je souhaitais vivre : une vie simple, sobre, un accueil (presque) inconditionnel, une vie de prière, une vie fraternelle… dans une nature magnifique ! Cette communauté, fondée en 1968 par Pierre van Stappen (jésuite belge) était à la fois inspirée de Taizé (textes, style de prières, accueil des jeunes) et annonçait déjà la vague écologique : Pierre van Stappen parlait de Sobriété heureuse bien avant Pierre Rabhi !
La Viale est vraiment un lieu de Grâces, dont nous ne cessons de nous émerveiller ! C’est un lieu où se rencontrent des gens très différents : depuis le catho français classique jusqu’au jeune « Workawayer » globe-trotter plutôt branché méditation bouddhiste, en passant par l’anarchiste, l’agnostique ou l’athée. L’écolo-gauchiste y côtoie l’énarque. J’y ai vu un ministre allemand construire un mur en pierre sèche avec un gars qui avait fait de la prison. Ma joie de voir des gens différents se rencontrer est ici comblée ! Tout ce petit monde se retrouve à la prière, fourbu, content de se poser dans notre belle « bergerie-chapelle » et les échanges ensuite autour de la table ressemblent assez peu à ce que l’on vit dans une hôtellerie monastique.
La prière est à la fois classique (prière de l’Église) et différente ; on y introduit les psaumes en proposant quelques grilles de lecture, on y lit, en début de prière, des textes d’écrivains, de mystiques, de poètes. À la messe quotidienne, l’homélie est un moment où l’on peut intervenir ou poser des questions. Les chants sont souvent des refrains courts, dans le style de Taizé. Nous essayons aussi de faire écho aux questions de ce temps, qui habitent les jeunes.
Aujourd’hui, je désire plus que tout donner ce qui reste de ma Vie pour communiquer cette Joie d’avoir pu toucher, pressentir, expérimenter que l’Amour est la substance de l’Univers, quenous sommes créés par Amour et pour Aimer et que cela est L’Essentiel.
Dans ce monde en plein basculement, bien que beaucoup de belles choses naissent (économie en transition, recherche d’une vie plus sobre, plus respectueuse de la nature, etc.), il y a aussi beaucoup de signes inquiétants : crise écologique, perte du Sens, de l’Espérance, intolérances diverses, guerre en Syrie puis en Ukraine… et beaucoup de jeunes sont angoissés. J’ai de plus en plus cette conviction profonde : nous devons redécouvrir que nous ne sommes pas des orphelins. L’humanité a une Source commune, et donc une direction commune. Il est urgent d’en prendre conscience… ensemble !