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  5. Faire échouer le capital fossile, un impératif chrétien
  • En Question n° 158
  • chronique signes de contradiction
  • 28 septembre 2026

Faire échouer le capital fossile, un impératif chrétien

  • Matthias Petel, doctorant en droit (UCLouvain et Harvard Law School) et membre de la Ligue des droits humains.
9 min 9

Pour préserver l’habitabilité de la Terre, la sortie des énergies fossiles s’impose. Mais le charbon, le pétrole et le gaz ne sont pas seulement des ressources naturelles : elles constituent aussi des actifs financiers détenus par des investisseurs qui ont intérêt à prolonger leur exploitation. La pensée sociale chrétienne nous rappelle toutefois que la propriété privée n’est jamais un droit absolu ; son respect ne peut pas prévaloir sur les conditions de vie des générations présentes et futures. Elle nous invite ainsi à faire primer les droits du vivant sur les intérêts du capital fossile.

crédit : Silviu Zidaru – Unsplash

Il fut un temps où l’une des grandes inquiétudes de nos sociétés était liée à la survenance du « pic pétrolier », c’est à dire le moment où la production mondiale de pétrole atteindrait son maximum avant de commencer à décliner progressivement. Cette perspective était évidemment préoccupante pour une société entièrement dépendante aux énergies fossiles. Mais elle contenait aussi une forme de réconfort : les limites physiques de la planète allaient finir par s’imposer d’elles-mêmes, mettant un terme naturel à la boulimie fossile des sociétés capitalistes modernes.

Le changement climatique a profondément modifié les termes du problème. Le souci n’est pas que nous allons manquer un jour de pétrole, de gaz ou de charbon. Les réserves fossiles disponibles sont largement supérieures à ce que nous pouvons brûler si nous voulons préserver une planète habitable. La contrainte ne sera donc pas géologique, elle devra nécessairement être politique. Nous devons choisir collectivement de ne pas exploiter des ressources que nous avons pourtant la capacité technique d’extraire.

La sortie de l’ère fossile pose de multiples questions. Comment garantir une transition juste[1] pour les travailleurs et les régions dépendantes des énergies fossiles ? Comment décarboner des secteurs industriels lourds comme le ciment ou l’acier ? Comment repenser nos transports et nos modes de vie ? Mais il existe une autre difficulté, moins discutée dans le débat public : les énergies fossiles ne sont pas seulement des ressources naturelles, elles sont aussi des actifs financiers. Un gisement de pétrole représente une promesse de profits futurs. Avant même qu’un baril soit extrait, transporté ou brûlé, des investisseurs ont déjà placé de l’argent sur la perspective qu’il le soit un jour. Une fois le capital investi, ils entendent bénéficier de revenus stables liés à l’extraction des ressources fossiles pendant plusieurs décennies. C’est ce que l’on nomme le « capital fossile »[2].

Adopter cette perspective permet de mettre en lumière une tension entre deux promesses difficilement conciliables : honorer les investissements fossiles déjà réalisés ou garantir les conditions d’habitabilité de notre planète.

Protéger la valeur des investissements ou un climat stable ?

La transition vers une économie bas carbone exige deux mouvements simultanés : investir massivement dans les énergies renouvelables et réduire rapidement la production des combustibles fossiles. Les grands acteurs financiers – fonds d’investissement et gestionnaires d’actifs qui détiennent une partie considérable de l’épargne mondiale – peuvent investir dans les énergies vertes, y voyant une opportunité supplémentaire de profit. Ceci ne répond cependant qu’à une partie de l’équation. Une augmentation de l’investissement vert ne signifie pas mécaniquement une contraction de l’investissement fossile. L’historien Jean-Baptiste Fressoz a montré que l’histoire de l’énergie est davantage une histoire de superposition que de substitution : le pétrole n’a pas remplacé le charbon, qui n’avait pas lui-même remplacé le bois[3]. Chaque source d’énergie s’est ajoutée aux autres dans une dynamique d’accumulation. Il en va de même du côté financier.

Très concrètement, nous devons abandonner certaines infrastructures fossiles existantes avant la fin de leur durée de vie économique prévue. Et, par conséquent, imposer des pertes financières aux détenteurs du capital fossile dont les actifs perdront leur valeur. Dans le langage économique, on parle d’« actifs échoués » (stranded assets) : des investissements qui semblaient devoir générer des revenus pendant une longue période mais dont la valeur s’effondre à la suite d’un changement politique ou juridique.

Cette perspective explique une partie des résistances à la transition. Les acteurs qui détiennent du capital fossile ont évidemment intérêt à préserver la valeur de leurs investissements. Des milliards d’euros sont en jeu. La bataille sera aussi juridique. Les investissements bénéficient aujourd’hui de protections fortes. Le droit protège les contrats, les propriétés et les attentes légitimes des investisseurs. Comme l’a montré la juriste Katharina Pistor, le droit contribue à créer et sécuriser la valeur économique du capital[4]. Parallèlement, un droit climatique se forme progressivement, à l’échelle internationale notamment : les États ont aussi des obligations de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Le choc est frontal. Ces deux impératifs juridiques ne peuvent être satisfaits simultanément. Nous sommes donc confrontés à un choix : quelles promesses juridiques doivent prévaloir ? Celle faite aux détenteurs d’investissements fossiles ou aux générations actuelles et futures qui dépendent d’un climat stable ?

Subordonner la propriété au bien commun social et écologique

Pourquoi rappeler tout cela ? Peut-être d’abord pour sortir d’une vision angélique de la transition écologique, bâtie sur l’idée d’une société qui serait réconciliée autour d’un objectif commun et consensuel. La réalité est plus conflictuelle. Certains acteurs ont intérêt à ralentir la sortie des énergies fossiles et à peser de tout leur poids en ce sens. Ils chercheront à protéger le capital investi, parfois en contestant la réalité du changement climatique, parfois en promouvant des solutions technologiques incertaines qui permettraient de poursuivre l’exploitation fossile.

Ensuite, car en tant que chrétiennes et chrétiens, ou simplement comme lectrices et lecteurs sensibles au message évangélique, quelle que soit notre relation aux Églises qui s’en revendiquent, notre position ne peut souffrir d’aucune ambiguïté. Il nous faut affirmer la primauté du droit du vivant sur les droits du capital fossile.

La doctrine sociale de l’Église catholique reconnaît certes la légitimité de la propriété privée. Mais elle rappelle également que ce droit n’est jamais absolu. Il demeure subordonné à un principe fondamental : la destination universelle des biens[5]. Les ressources de la Création sont destinées à l’ensemble de l’humanité et ne peuvent faire l’objet d’une appropriation privée que dans la mesure où celle-ci contribue au bien commun et permet de répondre aux besoins fondamentaux de tous les êtres vivants, humains comme non humains. Les propriétaires ne sont donc pas des maîtres absolus de leurs biens, mais des administrateurs appelés à en faire un usage responsable, orienté vers le bien commun. Dans Laudato si’, le pape François rappelle ainsi que « la subordination de la propriété privée à la destination universelle des biens […] est une ‘règle d’or’ du comportement social » (§93).

La propriété privée cesse d’être légitime lorsqu’elle ne contribue plus à l’épanouissement collectif.

Prenons le temps de mesurer la radicalité de ce principe. Ses implications sont vertigineuses si nous décidons réellement d’en tirer toutes les conséquences économiques et sociales. La propriété privée cesse d’être légitime lorsqu’elle ne contribue plus à l’épanouissement collectif. Elle ne peut pas devenir un instrument qui permettrait à certains de préserver leur richesse tout en imposant à d’autres les conséquences destructrices de leurs choix.

Appliqué à la crise climatique, ce principe conduit à une conclusion difficile à esquiver. L’appropriation privée des ressources fossiles et les revenus qui en sont tirés ne servent plus le bien commun ; ils contribuent au contraire à le compromettre. La poursuite de leur valorisation financière repose sur l’aggravation d’un dérèglement climatique dont les conséquences sont déjà largement connues.

Or ce sont les plus vulnérables qui en paient le prix le plus élevé : les populations pauvres, les enfants, les personnes âgées, les communautés exposées aux catastrophes climatiques, et l’ensemble du vivant non-humain. Celles et ceux que l’Évangile place précisément en son centre. Nous sommes appelés à leur accorder une attention prioritaire, conformément à ce que la théologie de la libération a appelé l’« option préférentielle pour les pauvres », principe désormais pleinement intégré à la doctrine sociale de l’Église. C’est à partir de leur situation que nous sommes appelés à évaluer la justesse de nos choix collectifs et de nos institutions.

Cette réflexion nous amène à refuser de considérer comme intangible la valeur d’investissements dont la rentabilité dépend de la dégradation des conditions d’habitabilité de la Terre. Certains actifs doivent perdre leur valeur pour que le vivant puisse continuer à prospérer. Il faut faire échouer le capital fossile.


[1] Sur le concept de « transition juste », voir l’article de l’auteur : « La bataille pour la transition juste », En Question, Centre Avec, n° 149, été 2024 (www.centreavec.be/publication/la-bataille-pour-la-transition-juste).

[2] Le thème abordé est suffisamment technique pour ne pas surcharger cette chronique de références académiques. Je me contenterai de signaler que cette réflexion s’appuie notamment sur les travaux d’Andreas Malm et d’Andreas Folkers.

[3] Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, Seuil, 2024.

[4] Katharina Pistor, Le Code du capital : comment la loi crée la richesse capitaliste et les inégalités, Seuil, 2023.

[5] Pour une introduction à cette notion : Cyrille Dounot, « La destination universelle des biens : des biens communs par nécessité du bien commun », La Revue du Centre Michel de l’Hospital,édition électronique, 2019, vol. 19, pp. 23-30.

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