
Ce dossier est parti d’un constat : face aux bouleversements socio-écologiques, beaucoup d’entre nous ressentent de la sidération, de la tristesse ou de l’impuissance, mais aussi de la déception, voire de la colère envers le monde politique et économique. Comment, dans ce contexte, retrouver l’envie de s’engager et la capacité d’agir pour le bien commun ? Ce dossier propose de s’engager à partir des territoires.
Comme le souligne Thierry Paquot, le territoire est ce lieu où se croisent pensée globale et action locale, nature et culture. C’est, selon Jean-Baptiste Godinot (We Are Nature.Brussels), « là où vivent les gens : c’est leur lieu de vie, leur bien-être, là où ils socialisent, là où les végétaux poussent, où la nature trouve son habitat ».
Le territoire forme un miroir de la société. Il reflète les dysfonctionnements et les absurdités de notre temps, mais aussi ce que nous chérissons et les rêves que nous portons. Au royaume du capital, de la performance et de l’homme blanc, la friche Josaphat devient un complexe immobilier, le parc du Cinquantenaire se transforme en jardin de fête privée dédiée à la grandeur des États-Unis de Donald Trump, la rue est accaparée par les SUV et l’espace est saturé de satellites Starlink. Tout cela au détriment du vivant, des enfants, des femmes, des personnes en situation de handicap, d’autres populations minorisées et du bien commun.
Et pourtant : les espaces publics et naturels demeurent des lieux de rencontre, de contemplation, de relation, de soin, de résistance et de lutte pour un monde plus juste, écologique et solidaire. Les contributions à ce dossier et les initiatives rencontrées en témoignent vigoureusement. Au terme de ce parcours, nous formulons cinq propositions visant à ménager le territoire : le préserver, le vivifier, le partager et en prendre soin, au bénéfice de toutes et tous.
1. Connaitre et cartographier son territoire
La première étape essentielle pour prendre soin d’un territoire, c’est de bien le connaitre, dans son intégralité et sa complexité, et de le décrire le plus fidèlement possible. « Comment pourrions-nous agir politiquement sans avoir inventorié, arpenté, mesuré, centimètre par centimètre, animé par animé, tête de pipe par tête de pipe, de quoi se compose la terre pour nous ? », interroge le socio-anthropologue Bruno Latour dans Où atterrir ? (La Découverte, 2017, p. 119). Pour y parvenir, la cartographie s’avère un outil particulièrement intéressant, surtout lorsqu’elle est menée collectivement, dans une démarche d’éducation permanente, avec des personnes directement concernées. Comme l’explique Zoé Maus (CIEP), la cartographie permet de « voir autrement le territoire (et le représenter) », de « se réapproprier les territoires et les espaces de vie collectifs » et d’établir « un rapport de force différent avec celles et ceux qui, aujourd’hui encore, décident seuls de ce qui compte ».
2. S’arrêter, contempler et se réjouir
S’imprégner d’un territoire ne se limite pas à une approche technique et efficace : il faut aussi, et surtout, s’arrêter, contempler et, si le cœur nous en dit, se réjouir. Comme le souligne Jean-Baptiste Godinot, « observer la nature est quelque chose de profondément transformateur ». Avant de s’engager corps et âme à Parckfarm – au point d’en faire son métier –, Chloé Derache a d’abord été touchée par le lieu, par sa beauté et par les liens d’amitié qu’elle y a tissés. « Regardez comme c’est beau, c’est joli ici ! » nous lance-t-elle pendant notre rencontre. Portons cette disposition du cœur avec nous sur nos propres lieux de vie et d’engagement. « Et à partir de là, poursuit Jean-Baptiste Godinot, on peut envisager les choses différemment, notamment avec un collectif : comment est-ce qu’on défend cette nature extraordinaire ? »
3. Se faire confiance
Comment s’engager ? Face au sentiment d’impuissance qui peut nous submerger, commençons par nous faire (personnellement et mutuellement) confiance. Chacune et chacun d’entre nous possède des vécus et des talents à valoriser. S’enraciner et évoluer dans un territoire, c’est aussi y développer des expériences uniques et des compétences spécifiques. À propos de la participation citoyenne en matière d’aménagement du territoire, Jessica Delangre (Canopea) observe : « Pour avoir été en contact avec de nombreux collectifs locaux, j’ai toujours été frappée de constater à quel point les personnes qui s’impliquent dans des luttes de territoire développent rapidement des compétences dans différents domaines : aménagement du territoire bien sûr, mais aussi biodiversité, enjeux sociaux, aspects juridiques, hydrologie, etc. Mais le plus important est de retrouver confiance en sa capacité d’agir, même à petite échelle, pour contribuer à transformer le monde (ou au moins son village) ». À Parckfarm, Chloé Derache vit quotidiennement cet « empouvoirement » (empowerment) : en menant à bien un projet, des habitant·e·s « se sont doté·e·s de compétences et ont notamment appris à monter une ASBL ». Et ces personnes, malgré des cultures parfois très différentes, apprennent aussi à se faire confiance les unes aux autres.
4. Intégrer la santé humaine, sociale et naturelle
Prendre soin des territoires, c’est en intégrer tous les niveaux – interconnectés – de la santé commune : santé humaine (physique et psychologique), santé sociale et santé naturelle. Comme le souligne Jean-Baptiste Godinot, « rendre Bruxelles habitable pour toutes et tous […] cela passe par des sols vivants, la biodiversité et les masses d’eau ». Et inversement : « la perte de la nature et des sols, c’est un problème social », puisque « les pauvres en payent le plus lourd tribut ». C’est dans cette optique qu’a été créé le mouvement Santé x Nature x Logement, porté par We Are Nature en partenariat (notamment) avec le Syndicat des Immenses (collectif de personnes « sans-abri » ou plutôt « sans-chez-soi »). Or, le meilleur moyen de prendre soin des plus vulnérables reste de les intégrer dans les aménagements publics et naturels et de valoriser les usages et les besoins qu’ils en ont. Qu’il s’agisse des ménages les plus modestes, comme le rappelle Jean-Michel Bleus (ARAU), ou des enfants, comme le défend Gabriel Isnard (La ville aux enfants). Tout le monde peut y gagner.
5. Se mobiliser et participer à la gouvernance
Une fois le territoire connu et apprécié, dans ses dimensions humaines, sociales et naturelles, et la confiance restaurée, il n’y a plus qu’un pas à franchir : se mobiliser. Face à un projet menaçant la santé commune d’un territoire, Jessica Delangre propose une première étape simple : « en parler autour de vous et fédérer un petit groupe de citoyens et citoyennes pour tenter de mieux comprendre les tenants et aboutissants du projet et, s’il y a lieu, s’y opposer ». Un premier pas vers une mobilisation citoyenne. De son côté, We Are Nature a choisi la voie juridique pour préserver les espaces naturels, avec un premier succès en octobre 2025. L’association soutient également les collectifs locaux dans leurs luttes, en appliquant le principe de subsidiarité. À Parckfarm, on fait du politique en construisant ensemble un tiers-lieu vivant et inspirant. Cependant, pour que la mobilisation citoyenne porte ses fruits, elle doit entrer en résonance avec les responsables politiques, et inversement. Ainsi, pour Jessica Delangre, « les pouvoirs publics gagneraient à renforcer la participation citoyenne en matière d’aménagement du territoire ». Dans cette logique, Jean-Michel Bleus propose d’accorder aux espaces publics un statut de commun, dans l’idée de les ménager et d’en garantir la gouvernance par les premier·ère·s concerné·e·s : habitant·e·s et usager·ère·s, en tant que citoyen·ne·s. Une forme d’autogestion que Thierry Paquot appelle de ses vœux.