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  5. Le prophète, la colonisation et la mémoire
  • En Question n° 157
  • chronique signes de contradiction
  • 10 juin 2026

Le prophète, la colonisation et la mémoire

  • Pierre Jacques, membre du collectif Bâtir le Bien Commun.
10 min 10
crédit : Karolina Grabo – Unsplash

C’est l’histoire d’un homme né dans une famille modeste, à la périphérie d’un empire colonial. Après une jeunesse sans histoires, il comprend vers ses 30 ans que Dieu l’appelle à une grande mission. Il commence alors à soigner les infirmes, à faire entendre les sourds et à redonner la vue aux aveugles. Rapidement, des foules immenses se mettent à le suivre. Il prêche l’amour du prochain et le renversement des hiérarchies.

Les autorités religieuses, reléguées au second plan, voient d’un mauvais œil ce nouveau prédicateur et ses enseignements subversifs. L’autorité coloniale aussi s’en inquiète. Ensemble, ils décident alors de le faire mourir. Sachant très bien ce qui l’attend, le prophète se rend volontairement à eux. S’ensuit un procès truqué, dont la sentence est écrite d’avance. Le juge questionne l’accusé dans un dialogue rocambolesque, va jusqu’à lui demander s’il serait le messie[1]. Les autorités le font finalement fouetter, puis prononcent la peine initialement prévue : l’innocent est condamné à mort.

À ce stade, le lecteur pourrait se demander pourquoi on lui ressert un récit qu’il connaît déjà par cœur. Qu’il se détrompe ! Le prophète en question n’a pas vécu en Palestine il y a 2000 ans, mais au Congo il y a un siècle. L’autorité qui le fit mettre à mort n’était pas Rome, mais l’administration coloniale belge. Les religieux désireux de le faire taire n’étaient pas des juifs pharisiens, mais des missionnaires catholiques. Telle est l’histoire de Simon Kimbangu, un prédicateur africain qui prophétisa la libération des Congolais opprimés. Mais si Jésus finit crucifié, Kimbangu, lui, fut à la surprise générale gracié par le roi Albert 1er, qui commua sa peine de mort en un emprisonnement à perpétuité. Il fut ainsi transféré vers une prison à Élisabethville, où il fut enfermé jusqu’à sa mort, 30 ans plus tard, en 1951[2].

Tout comme les disciples de Jésus, les fidèles de Kimbangu ne perdirent pas espoir après l’enlèvement de leur maître. Ils continuèrent à se réunir en cachette et, malgré les violentes persécutions du régime colonial, firent essaimer une religion qui devint une des plus importantes du Congo. Aujourd’hui, on estime que 10% des croyants congolais sont kimbanguistes, ce qui en fait la troisième religion du pays. Là où les missionnaires catholiques tiraient du texte biblique un appel à la soumission à l’ordre colonial, la force du kimbanguisme est d’avoir réussi à renouer avec le message révolutionnaire des Écritures. Simon Kimbangu, qui fut initialement formé comme catéchiste par les baptistes, réussit en effet à adapter avec succès les paroles du Christ au contexte historique de la colonisation au Congo. Le slogan des kimbanguistes était : « Les Blancs seront noirs et les Noirs seront blancs », dont la source d’inspiration est évidente. Par de telles réactualisations du message évangélique, Simon Kimbangu rendit les Écritures plus parlantes et plus accessibles à ses compatriotes, les libérant au passage du prisme de lecture des Blancs. Il réussit ainsi à faire ressentir aux Congolais que le Dieu de Jésus n’était pas l’apanage des missionnaires européens mais était directement présent aux côtés des Africains opprimés. De plus, les rituels kimbanguistes puisèrent largement dans les pratiques de la médecine traditionnelle et du fétichisme (tout en interdisant la polygamie et la sorcellerie), inventant ainsi une intéressante inculturation du christianisme aux traditions africaines.

Ironie de l’histoire, c’est aujourd’hui l’Église catholique qui joue le rôle de contradictrice.

Un autre intérêt de l’histoire de Simon Kimbangu est qu’elle vient illustrer avec force le rôle joué par l’Église catholique dans la colonisation au Congo. Le système colonial belge reposait en effet sur une alliance organique entre l’État, le capital et l’Église. Cette dernière, en venant apporter une justification morale au projet colonial et en tenant fermement les rênes de l’éducation, joua un rôle crucial dans la stabilité du système[3]. Son action n’était d’ailleurs pas exempte de violence, avec des baptêmes forcés et l’enlèvement d’enfants à leurs parents pour les placer dans des colonies scolaires catholiques. Kimbangu, défiant le régime colonial, vint donc s’opposer par la même occasion au pouvoir de l’Église elle-même, d’où l’empressement des missionnaires à le faire taire.

Le kimbanguisme aujourd’hui

Le rôle des religions au Congo a bien évolué depuis l’époque de Simon Kimbangu. La religion kimbanguiste, qui annonçait à ses débuts la fin des dominations et offrait une résistance spirituelle aux damnés de la colonisation, a désormais pour premier commandement de « respecter l’autorité de l’État ». Ironie de l’histoire, c’est aujourd’hui l’Église catholique qui joue le rôle de contradictrice, en dénonçant régulièrement la corruption, les fraudes électorales à grande échelle et les abus de pouvoir des dirigeants congolais, tandis que l’Église kimbanguiste se montre, elle, particulièrement soumise au pouvoir autoritaire de Kinshasa. Cette docilité s’est notamment illustrée par la présence du président Félix Tshisekedi lors du culte célébré pour le centième anniversaire de la religion kimbanguiste en 2021[4].

En 2004, l’Église catholique congolaise, qui entretenait depuis 1969 une relation œcuménique avec les kimbanguistes, a mis fin à celle-ci, rejetant ainsi la validité du baptême kimbanguiste. Les évêques justifièrent cette décision en dénonçant la croyance kimbanguiste selon laquelle les trois fils de Simon Kimbangu seraient une nouvelle incarnation terrestre de la Trinité, se livrant par là à de l’idolâtrie[5]. En poussant cette logique jusqu’au bout, les kimbanguistes ont d’ailleurs déplacé Noël à la date du 25 mai, qui coïncide avec la naissance du deuxième fils de Kimbangu, donc de la deuxième personne de la Trinité.

Le kimbanguisme a été étudié par de nombreux auteurs. On peut bien sûr relever les ambivalences de cette religion : une force de désobéissance face au régime colonial, aujourd’hui devenue soutien du pouvoir en place ; une religion se voulant chrétienne, mais s’étant progressivement éloignée du socle théologique commun des différentes confessions chrétiennes, jusqu’à se faire exclure du Conseil œcuménique des Églises. Il demeure néanmoins frappant de constater l’ignorance quasi-totale de l’histoire de Kimbangu en Belgique : une figure largement méconnue, malgré son influence considérable sur le Congo d’hier et d’aujourd’hui, et à qui un jour férié est désormais dédié depuis le 6 avril 2026[6].

Guérir de l’amnésie

Pour ma part, j’ai découvert l’histoire de Simon Kimbangu par hasard en lisant le livre Congo de David Van Reybrouck. Cela m’a fait un petit choc : moi qui suis habitué à me replonger dans la Passion du Christ lors des offices de la semaine sainte, je découvrais que l’Église catholique et mon pays s’étaient entendus pour crucifier (symboliquement) un prophète africain qui marcha dans les pas de Jésus il y a seulement 100 ans ! On connaît les errements historiques de l’Église, qui a pu à de multiples reprises trahir le message du Christ en prenant le parti des puissants pour écraser les faibles. Mais ici, le parallèle avec la vie du Christ saute tellement aux yeux que l’aveuglement des autorités religieuses coloniales en devient grotesque. Comment les responsables de l’Église catholique ne se sont-ils pas rendu compte qu’ils étaient en train de rejouer en direct des scènes si proches de celles qu’ils commémoraient à chaque messe ? Cela montre en tout cas avec éclat jusqu’à quelles extrémités peut se compromettre l’Église lorsqu’elle se place comme justificatrice morale des dominations, coloniales ou autres.

La direction qu’a prise aujourd’hui la religion kimbanguiste peut paraître déroutante pour un Européen, mais la vie de Kimbangu, elle, semble tout droit tirée de La Légende dorée en version congolaise. Il semble que Simon Kimbangu ait prêché toute sa vie au nom du Christ, se mettant lui-même assez peu en avant. Les témoignages de guérisons relatent que Simon Kimbangu prononçait des paroles comme « Au nom de Jésus, lève-toi et marche »[7], se plaçant donc dans une posture de médiateur entre le malade et le Christ. On raconte également qu’il continua à partager son pain avec les autres détenus et à « aimer ses gardiens » durant ses 30 ans de captivité. Peut-être l’Église catholique fera-t-elle volte-face sur sa manière d’appréhender ce mystique, comme elle a pu le faire pour Jeanne d’Arc ou Thérèse d’Avila ? À tout le moins, si elle a pu prononcer des excuses pour son implication dans certains crimes de la colonisation, comme en 2017 à propos des enfants métis arrachés à leurs mères et placés dans des orphelinats catholiques[8], on peut espérer que l’Église en fera un jour autant concernant la persécution de Simon Kimbangu.

Simon Kimbangu est une figure qui devrait nous inspirer et qu’on gagnerait à faire connaître en Belgique. Il vient nous rappeler l’intérêt de consentir à nous (re)plonger dans l’histoire coloniale de notre pays en Afrique, peu glorieuse certes, mais riche en figures marquantes et méconnues. Espérons que le débat sur le rôle d’autorités belges dans l’assassinat de Patrice Lumumba – relancé par le procès avorté d’Etienne Davignon et la parution d’une biographie du roi Baudouin – soit l’occasion de semer quelques graines en ce sens !


[1] Plus précisément, le juge De Rossi demanda à Kimbangu : « Es-tu le mvuluzi ? », qu’on peut traduire en français par « le Sauveur ».

[2] David Van Reybrouck, Congo. Une Histoire, Actes Sud, 2012, chap. 4.

[3] Isidore Ndaywel È Nziem, Histoire générale du Congo, Duculot, 1998.

[4] Le Monde Afrique, « RDC : pour ses 100 ans, l’Église kimbanguiste communie avec les pouvoirs en place », 6 avril 2021.

[5] Cath-Info, « RDC : Les évêques interdisent l’œcuménisme avec les kimbanguistes », 6 juillet 2004.

[6] Mediacongo.net, « La journée du 6 avril déclarée fériée en hommage à Simon Kimbangu », 2 avril 2026.

[7] David Van Reybrouck, op. cit, p. 167

[8] Cathobel, « Les évêques belges présentent leurs excuses aux métis issus de la colonisation belge en Afrique, 2 avril 2026.

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