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  4. Comment rendre l’IA démocratique ?
  • En Question n° 157
  • en bref
  • 10 juin 2026

Comment rendre l’IA démocratique ?

7 min 7
crédit : GettyImages – Unsplash

Les défis que pose le déploiement de l’intelligence artificielle (IA) sont immenses. Contredisant l’image d’une technologie purement virtuelle, ce dossier a remis en exergue la matérialité de l’IA, c’est-à-dire l’ensemble des infrastructures physiques, des ressources naturelles et des coûts environnementaux nécessaires à son fonctionnement. Alors que la plupart des secteurs voient leurs émissions de gaz à effet de serre stagner ou diminuer, celles du numérique progressent dangereusement, d’environ 5 à 6 % par an.

Derrière l’IA se cachent aussi des réalités humaines et sociales. Au premier rang desquelles figurent les « esclaves des temps modernes », ces travailleurs et travailleuses du clic qui effectuent des micro-tâches répétitives pour ajuster les modèles d’IA, dans des conditions de travail pénibles et des revenus faibles. Et, alors que l’IA nous est présentée comme un outil d’objectivation et d’optimisation, nous la découvrons soudain « arme de discrimination massive », aggravant de manière systématique les inégalités et dégradant la santé mentale de nombreux utilisateurs et utilisatrices, comme le soulignent Mathilde Saliou et Hubert Guillaud.

Mère de toutes les batailles, c’est par la démocratie que nous pourrons domestiquer l’IA. Aujourd’hui aux mains des géants de la tech, l’IA échappe largement aux États et empoisonne le débat public. Si ce dossier a permis d’épingler une série de problèmes graves, il a surtout mis en lumière des chantiers prometteurs pour rendre l’IA démocratique.

1. Reprendre le contrôle de nos imaginaires

Nous savons, notamment grâce aux philosophes Jacques Ellul et Ivan Illich, que les technologies ne sont pas neutres. Toutefois, pour Olivier Servais, l’IA « ne constitue pas une simple évolution technique [mais] elle marque une rupture anthropologique majeure, transformant radicalement nos imaginaires, nos modes de sociabilité et les architectures du pouvoir ». Au-delà de l’outil, ce sont « les manières d’agir, de percevoir et d’habiter le monde » qui sont configurées par les industries numériques, au service de leurs propres intérêts, alerte Gemma Serrano. C’est pourquoi, poursuit-elle, le défi éthique contemporain consiste à repenser l’humanisme à l’ère du numérique. Autrement dit, selon Olivier Servais, il s’agit de « développer un esprit critique capable de décoder les mythes technicistes, de distinguer le simulacre de la réalité, et de réinjecter du sens et de l’incertitude dans un système qui prône la prédiction totale », pour y « faire germer des contre-récits ».

2. Résister aux géants de la tech

S’il paraît illusoire de vouloir refuser ou rejeter l’IA en bloc, il reste possible de résister, à titres individuel et collectif : renoncer à certains usages et aux outils des plateformes oligarchiques ; contester localement des projets néfastes pour les droits humains et environnementaux, comme le propose Mathilde Saliou ; soutenir des dispositifs numériques alternatifs ; et se mobiliser plus globalement pour « rendre l’IA plus juste et équitable », selon les termes d’Hubert Guillaud. Par ailleurs, « le numérique est aussi un lieu de résistance et de réinvention du lien social », souligne Olivier Servais, qui observe l’émergence de « micro-communautés d’affinité qui, bien que parfois fragmentées, permettent de tisser du lien dans un monde liquide [et] défie[nt] les hiérarchies traditionnelles ».

3. Soumettre l’IA au droit

La moindre des choses, pour rendre l’IA démocratique, serait de la réguler. Des législations existent déjà en la matière, comme au niveau européen avec le règlement général sur la protection des données (2016), le règlement sur les services numériques (2022) et le règlement sur l’IA (2024), ou en France avec la loi pour une république numérique (2016). Cependant, Jean-Lou Fourquet et Lê Nguyên Hoang jugent l’arsenal législatif européen « timide » et « perméable au lobbying et au coolwashing de l’IA, voire aux intimidations des États-Unis ». Pour Hubert Guillaud, ce cadre est même « défaillant », car les législateurs peinent à saisir le fonctionnement des systèmes numériques, opaques et à l’évolution rapide. Jean Cattan appelle donc à rendre le développement de l’IA « ouvert, égalitaire et transparent de sorte à pouvoir être contrôlé et contesté et à ce que les personnes qui le peuvent puissent [y] contribuer ». Mathilde Saliou et Hubert Guillaud font un pas de plus, en plaidant pour un débat public élargi et l’inclusion de tous les citoyens et citoyennes – en particulier celles et ceux qui en sont aujourd’hui exclus – dans la conception, le développement et le calibrage de l’IA.

4. Se réapproprier collectivement l’IA

« La voie la plus prometteuse pour l’ère de l’IA réside dans [la] logique de réappropriation et de construction de communs », affirme Olivier Servais, citant en exemples le logiciel libre Wikipédia et les récents développements de l’IA open source comme Le Chat de Mistral (France) ou Euria d’Infomaniak (Suisse). De leur côté, Jean-Lou Fourquet et Lê Nguyên Hoang soutiennent la possibilité de mettre l’IA au service de la démocratie, comme l’illustrent des pratiques de délibération citoyenne à grande échelle à Taïwan, ou encore l’initiative française de recherche participative Tournesol. Néanmoins, « sans volontarisme politique fort, ces alternatives resteront marginales », alertent les deux journalistes, qui appellent à construire une véritable démocratie numérique. Pour y parvenir, Jean Cattan propose d’inventer « une forme de fédération polyarchique entre des instances de développeurs, de contrôleurs et de citoyens, où tout un chacun peut s’associer, conduire ou contrôler des projets menés indépendamment les uns et les autres ». À un niveau plus local, il appelle à développer des espaces de choix de nos technologies, inspirés du Café IA lancé par Gilles Babinet. Une vision partagée par Gemma Serrano, pour qui une éthique de l’IA digne de ce nom exige de « discerner collectivement quels biens doivent être produits, partagés et protégés », afin de « réapprendre à décider ensemble du monde technique que nous voulons habiter ».

5. Élargir le champ démocratique

Le numérique n’est pas un univers parallèle, il s’inscrit pleinement dans la société. Démocratiser le numérique nécessite donc de démocratiser la société, et vice versa. « Il ne peut y avoir de technique démocratique sans que son environnement de naissance le soit tout autant », résume Jean Cattan. Dans cette optique, Jean-Baptiste Ghins souligne que le déploiement de l’IA répond à un « impératif de performance » ancré au cœur de la modernité. Inspiré par Hartmut Rosa, il invite à « créer les conditions de possibilité d’une vie ralentie, ou ‘résonante’ ». Face à l’industrie culturelle, il oppose la démocratie culturelle, plaidant pour « passer du temps ensemble » et cultiver les « espaces de participation démocratique, qui garantissent en droit l’insertion dans la communauté », afin de « produire, chez chacune et chacun, un sentiment fonctionnellement équivalent à celui produit par les plateformes ».

Simon-Pierre de Montpellier

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