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  5. Geneviève Frère : « Les compagnons de route viennent en marchant »
  • En Question n° 157
  • rencontre
  • 10 juin 2026

Geneviève Frère : « Les compagnons de route viennent en marchant »

  • Claire Brandeleer, chargée d’analyse et d’animation au Centre Avec.
  • Simon-Pierre de Montpellier, rédacteur en chef de la revue En Question.
17 min 17

Rencontrer Geneviève Frère, c’est assurément se faire bousculer. Par son fourmillement d’idées et d’intuitions, par les actions qu’elle réalise avec d’autres, par ses prises de position ancrées dans le réel, par la voie qu’elle trace quand elle se/nous demande : « mais quelle société veut-on ? ».

Dans cet entretien, elle nous partage ce qui lui tient à cœur et nous raconte comment elle est devenue criminologue et théologienne, ce qu’elle retient de sa mission en aumônerie de prison, et ce qui la mobilise aujourd’hui dans son travail de coordinatrice à la House of Compassion.

À la House of Compassion, l'Arbre de la Règle d'Or, oeuvre récente de l'artiste kurde Kiro Sino (2017), illustre la maxime universelle : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l'on te fasse », présente dans la quasi-totalité des spiritualités – crédit : Centre Avec.
À la House of Compassion, l’Arbre de la Règle d’Or, oeuvre récente de l’artiste kurde Kiro Sino (2017),
illustre la maxime universelle : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse »,
présente dans la quasi-totalité des spiritualités – crédit : Centre Avec.

Qui êtes-vous ?

Au départ, je voulais travailler dans la police, ou faire de la physique. Poussée par ma mère qui voulait que je fasse des études, j’ai commencé la philosophie et j’ai trouvé le moyen de passer en criminologie. Deux choses m’ont marquée. Un jour, un professeur avait dit : « Faites de la criminologie de la paix ». Cela m’est resté comme une ligne de fond : j’aimais tout ce qui était de l’ordre de la prévention. Une autre chose m’est restée dans le cœur : un professeur avait dit que l’aumônerie de prison était le seul espace de liberté dans la prison. C’est vrai : en prison, on est dans un système totalitaire, mais les aumôniers se promènent d’une cellule à l’autre, ils ont le secret professionnel. C’est prévu par le système, et en même temps ils ne sont pas du système.

À la fin de mes études en criminologie, j’ai lu un livre sur Gandhi[1], qui parlait de non-violence dans les différentes religions. Ce livre cite le Sermon sur la montagne. Pour moi qui suis une assoiffée de justice, c’est magnifique, mais je me rends compte que je ne connais pas. Par ailleurs, les attentats du 11 septembre venaient de se passer, nous rappelant que la question religieuse n’est pas seulement réservée à la sphère privée mais qu’elle peut avoir des conséquences sociales qui peuvent générer des conflits. Je décide donc de faire la théologie. J’ai vraiment suivi mon instinct. C’était très drôle : je suis arrivée en théologie avec le Nouveau Testament que j’avais reçu pour ma petite communion, j’y avais mis des post-it comme si c’était le code pénal, parce que j’avais l’habitude de travailler comme ça en criminologie. J’ai donc étudié la théologie catholique romaine via une licence spéciale en sciences religieuses, puis j’ai approfondi les autres traditions grâce à un certificat universitaire en sciences des religions. Je voulais apprendre à connaitre ma religion, et étudier celle des autres.

Geneviève Frère devant une œuvre de Ninon Mazeaud réalisée pour la House of Compassion à partir d’un poème de la religieuse belge Jeanne Devos – crédit : Centre Avec

À la fin de mes études de théologie, j’ai découvert l’accompagnement spirituel en prison. Je voulais faire ça, mais il fallait avoir trente ans (c’était une condition à l’époque). J’ai parlé à Mgr Harpigny, qui était alors évêque référent pour les prisons, et il m’a promis qu’à mes trente ans il m’enverrait en prison, ce qu’il a fait. C’est comme ça que j’ai finalement passé 13 ans en aumônerie de prison. Je suis ensuite devenue coordinatrice à la House of Compassion (HoC). Cela s’inscrit dans la suite de la mission telle que je la voyais. Je suis par ailleurs membre du conseil d’administration (CA) de JRS-Belgium (le service jésuite des réfugiés). C’est très important pour moi. Faire partie d’un CA, c’est aider une association et c’est une façon de m’engager par rapport à la détention administrative. Mon village d’enfance, c’est Vottem, et quand le centre fermé a été construit, c’était un choc de voir une prison pour des personnes sans titre de séjour. Pouvoir des années après rendre ce service au JRS-Belgium, c’est une façon de m’engager pour quelque chose qui me tient à cœur depuis longtemps.

Qu’est-ce qui vous tient le plus à cœur ?

Le cœur, c’est le début de tout. Une des phrases de ma maman dans l’éducation qu’elle nous a donnée à mes sœurs et moi, c’est qu’il est interdit de faire quelque chose sans y mettre le cœur. C’est vraiment mon détecteur intérieur pour savoir si je m’engage dans quelque chose ou pas. Je suis toujours attentive à nourrir mes critères de discernement, c’est aussi une responsabilité comme chrétien :  aller vers où tu sens que tu es touchée, où il y un élan. Mais ça se travaille, un discernement, ce n’est pas : « Ah, ça me touche, boum, j’y vais ! ».

Ce qu’il y a de plus important pour moi, c’est tout ce qui concerne Dieu, l’homme et l’art. Récemment, j’ai été touchée par le travail d’un artiste qui réalise des statues, les lichtzoekers[2] (chercheurs de lumière, en néerlandais). Ces statues, disposées temporairement sur des bâtiments, représentent des personnes qui ont quelque chose d’intéressant à apporter à la société bruxelloise et peuvent inspirer la ville. La HoC a été approchée par l’artiste et nous avons le projet de réaliser deux statues. L’une représenterait Henriette Essami-Khaullot[3], figure de la lutte des personnes sans papiers. Un des combats d’Henriette, c’est de laisser des traces de la lutte des personnes sans papiers dans l’histoire. Ce projet des lichtzoekers est plein de sens, ouvert, pluraliste. Chacun peut comprendre qu’il y a quelque chose de profond. Typiquement, plusieurs choses se rejoignent au même endroit : Dieu, l’homme, l’art et un engagement. Je me dis : « Dieu est là ! », et mon cœur me dit : « Go ! ».

Que retenez-vous d’essentiel de votre travail en aumônerie de prison ?

Je trouve important de pratiquer l’amitié avec les personnes détenues. On va te dire que les personnes détenues ne sont pas tes amis, tes enfants, etc., que tu dois avoir une attitude professionnelle. Mais je trouve que l’attitude la plus professionnelle, c’est l’amitié. Le bon ami, c’est celui qui te respecte, qui t’écoute parler de ce que tu imagines être ton avenir, qui ne te réduit pas à tes actes, qui va cultiver avec toi une relation respectueuse qui pourra t’inspirer pour tes autres relations dans la vie, qui va être là quand ça ne va pas, pour les petites et les grandes choses. Pratiquer l’amitié, c’est reconnaitre les gens dans leur dignité.

En même temps que pratiquer l’amitié, j’ai toujours trouvé essentiel d’avoir une action de plaidoyer et de questionner les structures qui produisent la situation. Être avec les gens, et en même temps avoir conscience que c’est tout un système qui fabrique des personnes détenues. Je l’ai fait de différentes manières : en aidant la personne détenue à garder des contacts avec sa famille ou avec une association, en allant pour elle poser une question au greffe, en parlant à l’extérieur de ce qui se passe à l’intérieur, en essayant de dire oui à toutes les personnes de l’extérieur qui s’intéressent à la prison (pour un travail scolaire, pour un article…), ou encore en participant avec des associations aux journées nationales de la prison.

Espace de silence, de recueillement et de prière à la House of Compassion – crédit : Centre Avec

Qu’est-ce que la House of Compassion ? Quelles sont vos sources d’inspiration ?

House of Compassion[4] est une église thématique dédiée à la lutte pour la justice et à la compassion. Toutes les églises font de la diaconie : traditionnellement, c’est donner à manger, ou être à l’écoute et aider dans les démarches sociales. Tout ça c’est important. Au niveau du doyenné, nous sommes organisés : il y a le Point 32, qui sert des tartines et de la soupe, et il y a Bruxelles Accueil Porte Ouverte (Bapo)[5], qui est un lieu d’écoute et d’accompagnement dans les démarches sociales. Et dans ce réseau, HoC essaie de questionner les structures qui produisent les inégalités. Quand tu fais ça, tu n’es pas toujours applaudi. Mais c’est important.

Nous travaillons quatre grands thèmes : la pauvreté, la discrimination, la migration et l’écologie. La migration, c’est vraiment le cœur battant de la HoC. Nous avons deux grandes racines : les béguines, qui étaient les premières féministes et syndicalistes de nos régions ; et puis les occupations. Durant les 25 dernières années, il y a eu des occupations de l’église pendant 6 ans et demi, par des personnes sans papiers qui luttaient pour leurs droits. Quand les personnes viennent occuper les lieux, tu les accueilles, tu les écoutes, tu vis avec elles, tu pratiques l’amitié, et c’est de là que viennent les questions.

Vous dites que quand on questionne les structures qui produisent les inégalités, on n’est pas toujours applaudi. Y a-t-il beaucoup de vents contraires ?

Dom Hélder Câmara disait : « Quand je donne à manger aux pauvres, on dit que je suis un saint ; quand je demande pourquoi les pauvres sont pauvres, on dit que je suis un communiste ». Quand tu essaies de porter des engagements, on va dire que tu es d’extrême gauche, communiste, alors que la doctrine sociale de l’Église, elle est très claire par rapport à ces questions-là.

Aujourd’hui, c’est une catastrophe : il y a le règlement « retour » qui a été voté au Parlement européen. Beaucoup de partis chrétiens de différents pays d’Europe ont voté ça. Mais la doctrine sociale de l’Église, elle est passée où ? D’un autre côté, l’extrême droite récupère les valeurs chrétiennes dans beaucoup de pays.

Par ailleurs, il y a parfois eu, lors d’occupations de l’église, des personnes qui ont fait des grèves de la faim. Ce n’est pas nous qui leur avons demandé de faire la grève de la faim, on ne les a pas poussées à des comportements suicidaires, c’est un système qui les broie et elles n’avaient plus que ça comme arme pour lutter. L’église du Béguinage les a accueillies et a accompagné les leaders de ce mouvement dans la politisation de leur question. Parfois, ça a pu ne pas être compris dans l’Église à Bruxelles.

Au niveau du politique, quand tu fais de l’activisme, que tu viens poser des questions, ça dérange, c’est clair. Mais le contexte de notre engagement aux côtés des personnes sans papiers, c’est ceci : la loi « Frontex » entrée en vigueur en Belgique il y a un an, la directive « retour » votée le 9 mars dernier au Parlement européen, le projet de loi sur les « visites domiciliaires », les violations de l’État de droit par la ministre de l’Asile et de la Migration, dont les décisions fabriquent des enfants et des familles dans la rue ! Les gens se retrouvent sans accès au travail, sans accès au logement, ils sont dans des statuts très précaires. Il faut questionner tout ça, mais tu es forcément à contre-courant quand tu le fais.

Mais j’aime bien ceci : chez Broederlijk Delen[6], ils disent toujours qu’il ne faut pas convaincre tout le monde : il faut être 25% pour faire changer les choses.

Qu’est-ce qui vous donne le plus d’élan et mobilise vos énergies ?

L’enjeu c’est de garder son élan intérieur et de chercher à lever les obstacles. Tout le défi de la vie, c’est d’y aller, même quand tu penses que tu n’es pas prêt.  L’année passée, à la veille de la fête de la dignité où devait avoir lieu le baptême de Sabine, la géante de la dignité des personnes sans papiers[7], nous n’avions que le squelette et la tête. La personne qui devait faire les habits de la géante était malade. Je me suis dit : « Les compagnons de route viennent en marchant, ça ne sert à rien de rester devant ton PC, va au moins acheter du tissu ». Je suis partie avec mon chariot, je me retrouve dans un magasin de tissus, et alors que je téléphone à des gens, que je lance des appels dans des squats pour voir s’il n’y a pas une couturière qui pourrait venir faire la robe de Sabine, une dame dans le magasin me dit qu’elle veut bien nous aider. C’est comme ça que j’ai rencontré Andrea, qui est styliste et sans-papiers.

À un moment donné, il faut aller dans la réalité, et tu trouveras des compagnons de route. Mais il ne faut pas attendre d’être 20 pour le faire sinon tu ne le fais jamais. Tu peux commencer par la confiance. L’énergie, elle vient du mouvement.

Comme aumônier, on se demandait parfois s’il fallait faire un truc interdit ou pas, ou voir les gens après leur détention. En travaillant dans une prison, tu sais bien ce que ça veut dire de recevoir un mandat et des responsabilités, mais tu dois aussi être fidèle à ton cœur. Tu t’étais mis pour règles de toujours fonctionner de telle ou telle manière, mais est-ce que tu te laisses bousculer ? Sois aussi fidèle à ton cœur parce que tu sais que tu travailles dans un système profondément injuste. C’est un équilibre : on te fait confiance, mais en même temps n’oublie pas que tu es maitre de ton cœur. Dans 10 ans, 20 ans, qu’est-ce que tu penseras de tes choix ?

De quelle société rêvez-vous ?

Quand nous avons organisé l’action « Pas d’enfant dans la rue »[8] et qu’on a accueilli des familles dans l’église, nous avons agi à tous les niveaux : des associations s’occupaient de l’aspect politique, d’autres de l’aspect juridique. Nous, à la HoC, nous étions les klokkenluiders (sonneurs de cloche, en néerlandais, c’est-à-dire les lanceurs d’alerte) : nous avons essayé d’attirer l’attention des médias sur cette situation. Christine Mahy, du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté, est venue et a dit : « Quand on est politicien, on ne peut pas dire qu’on s’occupe de l’avenir tout en prenant des décisions qui mettent les enfants dans la rue ». Une politique qui met des familles à la rue montre son vrai visage : c’est une politique qui déshumanise les demandeurs d’asile. Or, le droit à l’accueil est un droit fondamental !

Alors, nous préparons une action pour le 20 juin 2026, journée mondiale des réfugiés. Nous voulons montrer que nous ne sommes pas dans une crise de l’accueil mais dans une crise de la solidarité. Nous voulons faire une chaine humaine autour du Petit-Château à Bruxelles, qui a 40 ans cette année. Faire une chaine humaine autour d’un des premiers lieux d’accueil des demandeurs d’asile, c’est le symbole d’une résistance au démantèlement des structures d’accueil. C’est aussi montrer notre soutien aux 500 travailleurs de Fedasil qui ont écrit une lettre ouverte à la ministre pour dénoncer la politique de non-accueil et le non-respect de l’État de droit. Il nous faut 600 personnes pour faire une chaine humaine. J’invite tout le monde à y participer ! Notre idée, c’est de montrer de façon non-violente ce qu’on veut comme société. Nous voulons une société qui accueille tout le monde, qui ne déshumanise pas les gens.

Qu’est-ce qui est pour vous source d’espérance ?

Quand tu passes des années à accompagner les personnes détenues, quand tu vis au quotidien avec des réfugiés palestiniens ou que tu vois des femmes qui cherchent des lieux pour protéger leurs enfants, c’est vraiment très dur. Mais on oublie que « vivre, c’est combattre pour la vie », comme disait Héraclite. Cela me donne de l’espérance. Être en contact avec des gens qui combattent pour la vie, qui sont dans le système carcéral, qui ont un parcours migratoire : tu peux le vivre comme une usure. Mais c’est aussi ça, la vie. Quand on se le rappelle, ça donne de la force. Pas pour se dire « oh ce que je vis n’est pas grave ». Non, ce que chacun vit peut être dur. Mais c’est ça aussi la vie, et tu te rends compte que tu peux le faire. Quand tu commences à agir avec les gens, parfois tu vas avoir froid, parfois ce sera dur, mais parfois tu vas avoir chaud, tu vas sentir la joie. Aller dans la réalité, c’est vivre tous les aspects de la réalité. À nous de le comprendre à travers notre foi.

L’engagement, ce n’est pas du romantisme, c’est du concret, c’est être connecté à la réalité, dire oui au réel. Se rendre compte que « vivre c’est se battre pour la vie », c’est partager le destin de plein de gens. Tu peux sentir le pouls du monde, mais ça ne va pas t’épuiser. Tu auras des compagnons de route, qui vont marcher à tes côtés, tu n’es pas seul. Parfois, on veut se protéger, mais en faisant cela on se protège aussi de la joie, du chaud. Tu ne seras jamais dérangé, mais tu ne diras pas oui au réel. Tu n’auras pas froid, mais tu n’auras pas chaud non plus.


[1] Jean-Claude Soyeur, Non-violence, Feuilles familiales, coll. Demain, n°7, novembre 1968 (en commémoration du 100e anniversaire de la naissance du Mahatma Gandhi).

[2] www.lichtzoekers.info/fr

[3] Henriette Essami-Khaullot, « Au-delà des 11 chiffres, réécrire le récit de la lutte et de l’hospitalité », En Question, n°156, printemps 2026.

[4] Il s’agit de l’église saint Jean-Baptiste au Béguinage au centre de Bruxelles (www.houseofcompassion.be/fr/page-daccueil).

[5] Sur Bapo et le Point 32 : https://bapobood.be/1-bapo/menu/fr/Point32.php

[6] L’équivalent d’Entraide et Fraternité en Flandre (www.broederlijkdelen.be).

[7] Claire Brandeleer, « Militer avec Sabine, une géante pour faire grandir la dignité », En Question, n°154, automne 2025.

[8] www.houseofcompassion.be/fr/pas-denfants-dans-la-rue-point

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