
De nos jours, la scène politico-médiatique est saturée d’images et de discours sinistres et violents, présentant les migrations comme un problème et les migrants comme une menace. Cette vision arbitrairement univoque – qui ne rend aucunement compte de la réalité complexe des phénomènes migratoires ni des identités variées des personnes exilées – ne tombe pas du ciel. Elle est martelée depuis des décennies, à coups de procédés manipulatoires, par des forces d’(extrême) droite qui ne se cachent plus de mener, en Europe comme ailleurs, une « guerre culturelle » pour imposer leurs idées.
Face à ce constat aux conséquences dramatiques – pour la dignité des personnes exilées en premier lieu, mais aussi pour le vivre-ensemble dans nos sociétés et pour notre humanité commune – de nombreuses personnes et associations, sidérées, se sentent aujourd’hui démunies. Comment résister, proposer des narratifs alternatifs et construire des politiques hospitalières ? À l’issue de ce dossier, nous dégageons cinq points primordiaux pour raconter les migrations autrement.
1. Laisser la parole aux personnes concernées
Raconter les migrations, cela commence par laisser la parole aux personnes directement concernées, et les écouter sérieusement. Lorsqu’il est arrivé en Belgique avec sa femme, Rukas’I s’est rapidement senti invisibilisé, « réduit à une silhouette anonyme, dépouillée de son épaisseur humaine ». « On parle beaucoup de nous, dans des débats où nous sommes absents, mais trop rarement avec nous. Nos voix, nos analyses, nos sentiments sont confisqués, interprétés, résumés par d’autres », explique-t-il, demandant non pas de la pitié, mais de l’équité « qui passerait par un regard nuancé, une écoute véritable, et une reconnaissance des parcours multiples qui se cachent derrière le mot ‘migrant’ ». Ainsi, Jacinthe Mazzocchetti soutient la nécessité « de faire place aux expériences et points de vue singuliers : ce que la personne concernée énonce de sa propre histoire, de ses projets, de ses ressentis, de ses expériences, de ses connaissances, et que le langage froid des chiffres ou des analyses catégorielles efface ». En outre, pour Youri Lou Vertongen, « écouter les premiers concernés, c’est accepter que l’analyse ne soit pas monopolisée par les institutions, les experts ou les commentateurs, c’est prendre au sérieux ce que les personnes migrantes disent […] et reconnaître leur capacité à décrire les effets concrets des politiques ». À l’inverse, selon Jacinthe Mazzocchetti, « dénier à l’autre la possibilité de se raconter ou bien décrédibiliser sa parole […], c’est l’exclure de la communauté des semblables ». Et de conclure : « Créer des espaces qui rendent possibles les effractions narratives est dès lors un enjeu politique clé ».
2. Rendre compte de la complexité des réalités migratoires
Raconter les migrations, cela suppose de décrire, le plus sérieusement et fidèlement possible, les réalités migratoires, qui sont complexes et diverses. Il s’agit de « sortir [la migration] du registre de l’urgence et de la menace » pour « la replacer dans l’histoire longue des circulations, des interdépendances, des échanges », selon Youri Lou Vertongen, qui rappelle ce qui devrait être une évidence : « La migration n’est pas un accident contemporain ; elle est constitutive des sociétés humaines ». De même, pour Jacinthe Mazzocchetti, « il importe d’inscrire les réalités migratoires dans les contextes historiques, politiques, économiques et sociaux dans lesquels elles s’insèrent, sans négliger la singularité des histoires de vie ». Or, ce qui « frappe quotidiennement » Henriette Essami-Khaullot, « c’est le fossé entre le récit médiatique sur les personnes ‘migrantes’ et la réalité du terrain ». Les migrations relèvent rarement d’un choix, comme peut en témoigner Zana Hanafi : « Bien sûr, des gens migrent pour leur carrière ou leurs études, mais la plupart cherchent la sécurité, et fuient la persécution, la guerre ou encore les catastrophes climatiques ». Cette dernière demande simplement qu’on en parle « objectivement », avec nuance : « S’il y a des problèmes, qu’on le dise, autant que les faits positifs ». Chaque personne vivant la migration possède en effet sa propre personnalité, son histoire personnelle, ses compétences particulières, ses joies et ses peines, ses rêves et ses douleurs. « Rendre compte de ces spécificités, c’est remettre les mystères de chacun en avant », souligne Claire Joassart.
3. Changer les termes du débat
Raconter les migrations autrement, cela nécessite de changer les termes du débat, car les mots ne sont pas neutres. Comme l’explique Gérard Pirotton, les forces de droite radicale et extrême sont parvenues à « rendre recevable un discours qui associe les personnes d’origine étrangère à l’insécurité, à l’envahissement du territoire, à des menaces pesant sur le patrimoine culturel ». À tel point que « tous les autres discours possibles en sont quasi devenus inaudibles ». Ainsi, des expressions comme « vagues migratoires » ou « on n’est plus chez nous », martelées à répétition, finissent par s’imposer comme une évidence. Et à l’inverse, « on met parfois en avant des ‘réussites exceptionnelles’, des parcours migratoires présentés comme des modèles d’intégration fulgurante [qui] suggèrent que seuls les héros méritent l’attention et la considération, laissant dans l’ombre la vaste majorité » des personnes exilées, remarque Rukas’I. Zana Hanafi constate de son côté que les migrants « sont séparés en deux groupes : les bons et les mauvais, selon d’où ils viennent et non qui ils sont vraiment ». Dès lors, sans nier les tensions que peut susciter la migration, il est nécessaire, selon Youri Vertongen, de « substituer au récit de l’invasion celui de la relation, de la co-présence, de l’interdépendance ». De même, Daniel Izuzquiza Regalado nous invite à « éviter les récits qui réduisent les migrants à une menace, une victime ou une ressource économique », à « reconnaître leur contribution à la vie sociale, économique et culturelle » et à « voir la migration comme un phénomène structurel des sociétés contemporaines, et non comme une anomalie à gérer en urgence ». Enfin, pour Gérard Pirotton, « il faudrait davantage placer au centre de nos interventions les valeurs de dignité, de respect, de bienveillance, d’humanité […] d’ouverture, de protection, d’accueil, de tolérance… », pour qu’elles « redeviennent légitimes dans l’espace public ». Cette idée rejoint, par exemple, le projet « Other Talk », dont l’objectif est de « rendre à nouveau possible un dialogue nuancé et constructif sur la migration, porteur d’une vision positive et pleine d’espoir » en promouvant « une communication qui rassemble, sans éluder les questions difficiles », comme le décrit Joke Dillen.
4. Rencontrer, pratiquer l’hospitalité et en témoigner
Raconter les migrations, cela demande de rencontrer pour témoigner. « Aller à la rencontre d’un vécu, c’est se laisser bousculer, déstabiliser, mais aussi se rapprocher, entre différences et similarités », estime Jacinthe Mazzocchetti, pour qui « les histoires de vie partagées ouvrent la possibilité de l’empathie, en direction du même comme du différent ». Au Café Monde, la rencontre permet de changer de regard, y compris d’un point de vue politique. Ainsi, Claire Joassart, qui avait quelques préjugés et ressentait un peu de peur avant de s’engager, a finalement tissé de belles amitiés, au point d’être aujourd’hui particulièrement sensible aux discours xénophobes et aux politiques anti-migrants. « Les discours théoriques sur la migration, aux relents racistes et fascistes, ne résistent pas à la rencontre », souligne Anne-Catherine de Nève, qui observe aussi un « changement de comportement chez de nombreux jeunes » au Café Monde. De manière similaire, Daniel Izuzquiza Regalado explique le « miracle espagnol » par ce qu’il nomme « l’hospitalité quotidienne », qui traverse les quartiers, les écoles, les communautés religieuses et les associations : « des pratiques concrètes d’accueil, d’accompagnement et de soin qui soutiennent la coexistence là où le discours politique et médiatique tend à la simplifier ou à la dégrader ». D’où l’importance, aussi, de rendre compte de ces pratiques, afin d’en multiplier les effets. « On doit parler, témoigner de ce qu’on observe, porter toute parole alternative aux discours verrouillés qui dominent », insiste Anne-Catherine de Nève, tout en rendant compte de la joie qui l’habite.
5. Construire ensemble une société plus juste
Raconter les migrations, c’est construire ensemble – d’égal à égal – une société plus juste. Pour cela, il faut « accepter que les personnes migrantes ne soient pas uniquement des bénéficiaires potentiels de droits, mais des sujets politiques qui contribuent à redéfinir ces droits », souligne Youri Vertongen. « Le discours ambiant nous enferme derrière un plafond de verre : un doute constant entoure nos compétences, alors que les personnes migrantes passent leur temps à imaginer et initier des solutions politiques et sociales inspirantes qui mériteraient une attention et un soutien accrus », témoigne Henriette Essami-Khaullot. « Si nous regagnons l’entièreté de nos droits, c’est toute la société qui devient plus juste », ajoute-t-elle. Au Café Monde, cet idéal égalitaire est mis en pratique. Les personnes accueillies s’investissent et deviennent un maillon de la chaine de solidarité qui s’y développe. « Le fait d’être reconnues dans des espaces en tant que personnes, ça leur permet aussi de se sentir citoyens ». Et de porter ensemble, autochtones, étrangers, avec ou sans papiers, « un projet commun pour un monde juste, solidaire, ouvert », selon Claire Joassart. Avec des résultats politiques, comme en témoignent les cas de l’Espagne et de Liège. En terminant ce texte, je repense à la maxime de vie du fondateur jésuite du Centre Avec, Jean Marie Faux, qui appelait à « construire un monde juste, où chacun a sa place, où la loi est l’amour mutuel ». La définition, pour lui, d’un monde « selon le cœur de Dieu ».