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  5. Construire la transition écologique avec et à partir des plus pauvres
  • En Question n° 158
  • rencontre
  • 28 septembre 2026

Construire la transition écologique avec et à partir des plus pauvres

  • Agathe Osinski, chercheuse au Centre de Philosophie du Droit à l’UCLouvain.
14 min 14

L’été 2026 a mis en lumière la violence des bouleversements climatiques, révélant l’impuissance et l’impréparation de nos sociétés face à une nature dont les déséquilibres s’aggravent. Cette crise écologique pointe aussi une impasse politique : elle traduit l’incapacité collective à opérer un changement de cap, préférant le déplacement des préjudices environnementaux et sociaux vers d’autres espaces. Pour y remédier, il devient impératif d’écouter celles et ceux qui sont les plus affectés. Les savoirs expérientiels identifient souvent avec la plus grande justesse là où le bât blesse – et poussent à opérer des transformations profondes plutôt que des corrections à la marge.

crédit : Matt Palmer – Unsplash

L’été nous aura cruellement rappelé la brutalité des bouleversements écologiques et l’impréparation de nos sociétés pour y faire face. Nous avons, toutes et tous, souffert des vagues de chaleur à répétition. Il reste pourtant indispensable de rappeler que les différents groupes sociaux ne sont pas exposés de la même façon aux risques environnementaux. La crise écologique est également une crise sociale qui frappe davantage les moins favorisés. Trois types d’inégalités sont le plus souvent évoqués : les personnes en situation de pauvreté sont plus affectées par les catastrophes écologiques ; elles en sont, dans le même temps, moins responsables ; et elles ont un accès plus limité à un environnement sain (des espaces verts, un air de qualité, des paysages préservés ou encore une tranquillité sonore)[1].

À ces trois formes d’inégalités – toutes de nature distributive, c’est-à-dire mettant en évidence la répartition inégale de la charge –, il faut en ajouter une quatrième de nature procédurale : la capacité inégale des groupes sociaux à se faire entendre et à participer aux décisions et politiques environnementales. Ceci déplace la question écologique sur le terrain démocratique. Certaines lois sont perçues comme injustes non seulement parce qu’elles font supporter de manière disproportionnée le coût de la transition par les plus pauvres, mais aussi parce qu’elles sont adoptées par des décideur·euses protégé·es des risques environnementaux et sociaux. Les inégalités environnementales distributives ne sont pas inévitables : elles sont le produit d’une répartition inégale du pouvoir politique.

Déficit démocratique et crise écologique

Dans le système de démocratie représentative en vigueur en Belgique et dans de nombreux autres pays, un décalage croissant se creuse entre la classe dirigeante et le reste de la population. Ceux qui définissent les politiques environnementales sont très souvent déconnectés des réalités des classes populaires, qui ne sont que peu ou pas représentées dans les instances décisionnelles. Ces groupes, dont les réalités quotidiennes échappent aux décideurs, ne sont plus perçus ni entendus, ce qui sape la légitimité même du système démocratique. Selon l’historien Pierre Rosanvallon, cette déconnexion n’est pas seulement un problème de chiffres (trop peu d’élus issus des milieux populaires ou précaires) mais une rupture profonde dans la capacité de la représentation à répondre aux réalités des citoyens.

Dans le même temps, les groupes sociaux mieux dotés en capital économique, et aussi souvent en capital social et culturel, parviennent à s’organiser et faire valoir leurs intérêts, à l’intérieur comme à l’extérieur des institutions représentatives. Un exemple bruxellois, analysé par le géographe Frédéric Dobruszkes, montre comment ces inégalités procédurales et politiques peuvent à leur tour renforcer les inégalités environnementales distributives[2]. Au début des années 2000, des habitants de quartiers aisés de la périphérie nord de Bruxelles, « manifestement bien organisés, capables de se faire entendre et disposant de relais politiques », sont parvenus à faire réorienter les trajectoires des vols de nuit afin qu’ils survolent davantage les quartiers bruxellois densément peuplés et en moyenne plus défavorisés. Ils ont ainsi obtenu la création d’une route aérienne nocturne, dite « Canal », traversant Bruxelles et survolant des quartiers dont la capacité de contestation était moindre. Cet exemple illustre de manière particulièrement concrète comment la capacité inégale à se faire entendre politiquement peut contribuer à déplacer, plutôt qu’à réduire, les nuisances environnementales au détriment des foyers plus pauvres.

Écologisme des pauvres

À travers l’histoire et dans différentes régions du monde, des minorités aisées ont cherché à préserver une certaine qualité de vie et un accès privilégié aux ressources naturelles tout en maintenant leurs positions dominantes au sein d’une économie extractiviste. De tout temps, elles se sont heurtées à de fortes résistances. Depuis les années 1980, les mouvements de justice environnementale, portés principalement par des populations pauvres et marginalisées aux États-Unis, se sont notamment opposés à des projets et infrastructures présentant des risques environnementaux et sanitaires.

Depuis une trentaine d’années, les travaux consacrés à « l’écologisme des pauvres » ont, de leur côté, documenté des milliers de mobilisations, parfois massives, menées par des populations majoritairement pauvres dans les pays des Suds pour défendre leurs terres, leurs forêts et leurs moyens de subsistance face à des activités extractives aux lourds impacts socio-environnementaux[3]. Elles donnent ainsi à voir un autre visage de l’environnementalisme : une écologie populaire du quotidien, qui ne se reconnaît pas nécessairement dans les partis écologistes traditionnels, mais qui s’exprime dans des luttes quotidiennes pour la vie et la survie.

Au-delà de la contestation de projets spécifiques, ces mobilisations défendent des pratiques et des savoirs qui ont permis à ces communautés de coexister avec leurs écosystèmes depuis de nombreuses générations. En effet, les populations les plus affectées par le changement climatique détiennent des savoirs essentiels pour dessiner une autre trajectoire, plus juste et plus durable, pour notre planète. Certains au sein de la communauté scientifique soulignent régulièrement l’importance de mettre en dialogue les savoirs expérientiels, indigènes ou locaux, avec les savoirs issus du monde académique, dans une perspective de transdisciplinarité et de croisement des savoirs.

Pourtant, les programmes de recherche peinent encore trop souvent à reconnaître pleinement la valeur de ces savoirs et des acteur·ices qui les portent, marginalisant des systèmes de pensée qui ne répondent pas aux canons dominants du positivisme des sciences naturelles. Une étude récente montre ainsi que la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (le « GIEC de la biodiversité ») peine elle aussi à intégrer une pluralité de savoirs dans ses travaux. Elle reproduit ainsi les injustices épistémiques présentes dans la recherche scientifique, perpétuant une délégitimation de savoirs qui pourraient s’avérer essentiels aux transformations nécessaires à une véritable bifurcation écologique[4].

Les limites de la participation

Pour tenter de mieux tendre l’oreille à ces savoirs, la recherche comme l’action publique recourent parfois à des méthodes participatives, conçues pour compléter les processus conventionnels de production des savoirs et des normes. Dans la sphère politique, nous assistons ainsi à un « tournant participatif », marqué par la multiplication d’assemblées citoyennes, des commissions délibératives et d’autres dispositifs invitant les citoyen·nes à partager leurs savoirs et à formuler des propositions. Certains de ces dispositifs ont permis des avancées importantes. On peut notamment penser à l’expérience historique de la budgétisation participative à Porto Alegre, au Brésil, initiée en 1989 et qui a contribué à améliorer les conditions de vie dans les quartiers les plus pauvres de la ville. Deux limites importantes méritent néanmoins d’être soulignées.

Premièrement, la plupart de ces espaces participatifs ne sont pas conçus pour accueillir la parole des personnes les plus démunies. Très souvent, ils reproduisent les exclusions et les injustices qui traversent d’autres espaces sociaux parce qu’ils ne prennent pas en compte les barrières symboliques, langagières ou argumentatives qui conditionnent la possibilité même de prendre la parole et d’être entendu. Les conséquences sont très concrètes. Dans un article récent, nous analysons la façon dont les savoirs des personnes ayant l’expérience de la pauvreté ont été progressivement écartées des recommandations construites par un panel de citoyen.nes belges. Cet exemple montre qu’il ne suffit pas de rassembler une diversité d’intelligences autour d’une même table : une méthode de travail qui prend en compte les différences de pouvoir est essentielle pour éviter que celles-ci soient reproduites ou renforcées au cours des échanges[5].

Deuxièmement, les processus participatifs demeurent le plus souvent consultatifs, tandis que la manière dont les contributions citoyennes sont traitées, analysées et traduites en décisions politiques reste fréquemment opaque. La littérature scientifique montre notamment que les décideur·euses opèrent un « cherry-picking » parmi les recommandations issues de ces processus : les propositions retenues sont souvent celles qui sont les moins coûteuses et les plus compatibles avec les orientations politiques existantes[6].

Deux faces d’une même crise

Pris ensemble, ces éléments dressent un constat peu encourageant quant à la capacité de nos sociétés à faire face à la crise écologique de manière équitable. Nos démocraties représentatives semblent encore particulièrement mal équipées pour entendre la voix des personnes en situation de pauvreté. Plus largement, parce qu’elles peinent à intégrer les savoirs expérientiels et à envisager les enjeux écologiques à partir des réalités des populations les plus pauvres, nos institutions politiques et scientifiques contribuent trop souvent à écarter des savoirs et des perspectives pourtant susceptibles d’ouvrir la voie à des transformations profondes. Pourtant, si les enjeux de la « fin du monde » et ceux de « la fin du mois » n’impliquent pas tout à fait les mêmes combats, construire l’écologie avec et à partir de celles et ceux qui souffrent le plus de « la dégradation de l’environnement comme [de] la dégradation humaine »[7], permet d’ouvrir au moins trois nouvelles perspectives.

D’abord, comprendre ces enjeux comme une crise unique place la focale sur les causes communes de l’exploitation de la nature d’une part, des hommes et des femmes de l’autre. La philosophe américaine Nancy Fraser relie les deux dans son analyse du fonctionnement « cannibale » du capitalisme, qui exploite non seulement le travail salarié, mais puise également dans d’autres ressources indispensables à sa reproduction : le travail domestique, les ressources naturelles ainsi que les savoirs et la force des populations marginalisées. Il s’agit d’un système économique qui exploite et exproprie le vivant, sans reconnaître, renouveler ou réparer ce qu’elle extrait et détruit au passage[8]. Construire une économie qui prenne soin à la fois de la planète et des personnes – et en premier lieu de celles que nous réduisons le plus souvent au silence et à l’invisibilité – ne peut se limiter à quelques ajustements techniques ou à des corrections à la marge. Cela suppose d’examiner et d’expérimenter d’autres paradigmes économiques, à la hauteur de l’ambition véritablement transformatrice que requiert la situation.

Plutôt que de demander aux pauvres de rendre compte de leurs supposés excès, ne serait-il pas temps de demander aux plus riches de rendre des comptes sur les leurs ?

Deuxièmement, interroger l’origine de cette double exploitation et les conditions qui la sous-tendent permet de changer le regard que nous portons sur les pauvres comme sur les riches. À travers l’histoire, la pauvreté a été principalement appréhendée à partir d’une logique du déficit, qui tendait à rendre les personnes pauvres responsables de leur propre condition. Le pendant politique de cette vision a consisté à discipliner et sanctionner les populations pauvres, ainsi qu’à les forcer d’adopter les valeurs et les comportements considérés comme vertueux par les groupes dominants. La distinction entre « bons » et « mauvais » pauvres constitue ainsi un motif récurrent de l’histoire sociale et continue de traverser fortement les politiques publiques contemporaines : les pauvres jugés comme ‘non méritants’ sont davantage exposés à la surveillance et aux sanctions, sommés de justifier leurs modes de vie et de prouver leurs efforts. Or la crise écologique, alimentée par des niveaux de production et de consommation excessifs, pourrait inverser cette perspective. Plutôt que de demander aux pauvres de rendre compte de leurs supposés excès, ne serait-il pas temps de demander aux plus riches de rendre des comptes sur les leurs ? Cette idée est notamment présente dans les travaux récents d’Ingrid Robeyns et d’autres chercheur·euses, qui développent le concept du « seuil d’extrême richesse » visant à identifier un niveau de concentration des richesses au-delà duquel les dommages environnementaux, sociaux ou politiques qui lui sont associés deviennent socialement inacceptables[9].

Troisièmement, considérer la crise environnementale et la crise sociale comme deux dimensions d’une même crise lui confère une urgence nouvelle. L’élimination des formes de souffrance et d’humiliation vécues par les personnes en situation de pauvreté a trop souvent été renvoyée, par celles et ceux qui détiennent le pouvoir, à une réforme future, à la prochaine législature ou à la génération suivante. À force d’être différée, cette souffrance a parfois été perçue comme inévitable, et a cessé d’émouvoir. Les images apocalyptiques de forêts en flammes ou de maisons submergées pourraient, elles, nous réveiller et nous pousser à bifurquer – collectivement et démocratiquement. Peut-être l’urgence climatique nous tend-elle enfin un sablier : celui du temps qui nous reste pour prendre soin non seulement de notre maison commune, mais aussi de toutes celles et ceux qui l’habitent avec nous ?


[1] Pour une introduction à la transition juste : Matthias Petel, « La bataille pour la transition juste », En Question, Centre Avec, n° 149, été 2024.

[2] Frédéric Dobruszkes, « Les nuisances aériennes à Bruxelles : Dispersion des nuisances, concentration de la contestation ? », in Pierre Cornut, Tom Bauler & Edwin Zaccaï (éd.), Environnement et inégalités sociales, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2007, pp. 95-108.

[3] Des milliers de luttes et mouvements sont cartographiés de façon collaborative au sein de L’Atlas de la justice environnementale (www.ejatlas.org).

[4] Esther Turnhout et al., (2026). « Knowing and unknowing transformative change: Epistemic inequities and epistemic justice in the IPBES transformative change assessment », Environmental Science & Policy, vol. 182, 2026.

[5] Marc Couillard, Brigitte Dequene, Johann Dequene, Larissa Joly, Agathe Osinski, Elena Teneva, « Pour une transition juste qui n’oublie pas les plus pauvres : retour sur une Agora citoyenne », Revue Démocratie – Mensuel du MOC-CIEP, juin 2026, pp. 2-4.

[6] Joan Font, Graham Smith, Carol Galais & Pau Alarcon, « Cherry‐picking participation: Explaining the fate of proposals from participatory processes », European Journal of Political Research, vol. 57, 2018, pp. 615-636.

[7] Pape François, Laudato si’, 2015, § 56.

[8] Nancy Fraser, Cannibal capitalism: How our system is devouring democracy, care, and the planet and what we can do about it, Verso Books, 2023.

[9] La version française du livre d’Ingrid Robeyns « Limitarisme : Plaidoyer contre l’extrême richesse » est publié aux éditions Actes Sud depuis le 2 septembre 2026.

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