En Question n°152 - mars 2025

Pourquoi coopérer rend robuste

Selon Olivier Hamant, construire la robustesse passe nécessairement par la coopération. Pourquoi et comment ? À partir de son expérience de formateur et de gestionnaire de projets coopératifs, Gatien Bataille nous invite à changer nos visions du monde pour réapprendre à interagir et à coopérer, en commençant autour de nous, dans nos lieux de vie, de travail et d’engagement. Au service de la santé commune.

crédit : Getty Images – Unsplash

Nous quittons le monde stable, nous entrons dans une ère de polycrises, mais nous ne voulons pas le voir… Il y a cinq ans, c’est un virus (le covid) qui a provoqué l’instabilité, et plus récemment, une élection présidentielle (américaine). Qu’elles soient environnementales ou sociales, les fluctuations sont là. Le covid a (re)mis en lumière que ce sont nos liens qui permettent d’encaisser les chocs et de faire face à la complexité des enjeux. C’est que nous l’avions presque oublié. Baignant dans un contexte devenu de plus en plus compétitif et prônant l’individualisme, nous ne voyons plus que ce mode de fonctionnement, alors qu’en réalité, nous sommes des êtres sociaux très dépendants de notre environnement. Écouter les médias aujourd’hui nous rend tristes ou défaitistes… Or, il existe une autre voie, déjà largement parcourue, éprouvée, et qui témoigne d’une appétence réelle pour la coopération, le faire ensemble et le partage chez les humains.

De nombreux auteurs et scientifiques ont relaté et documenté ces modes de faire au sein du vivant. Oui, bien sûr, la compétition y existe, mais elle n’en est pas la règle, elle en est l’exception. La vie se construit dans les liens, les interactions, la coopération et le partage. C’est dans ceux-ci que la vie trouve l’adaptabilité nécessaire pour « rester stable à court terme et viable à long terme », comme le formule Olivier Hamant. Et jusqu’à preuve du contraire, nous sommes bien une espèce parmi les vivants, nous les homo dits sapiens

En réalité, les sociétés humaines se sont même construites en exploitant pleinement cette capacité à coopérer, façonnant progressivement leurs environnements sociaux pour qu’ils entretiennent et amplifient cette coopération. Pendant longtemps, nos conventions explicites (les lois, les coutumes…) ou implicites (la réciprocité, le contre-don, faire la file…), mais aussi nos institutions, comme la sécurité sociale, ont maintenu cette coopération. Mais les visions du monde changent et, progressivement, une voie, dans laquelle la propriété a pris le pas sur le partage, la compétition sur la coopération et la performance sur la robustesse, s’est imposée et a été érigée en dogme. Aujourd’hui, le constat est amer : nous sommes quasiment aux limites du supportable, pour nous et le reste des vivants.

Changer de perspective, pour coopérer

Pour retrouver de la robustesse, du mieux-être, de la confiance et du pouvoir d’agir, ravivons les braises de la coopération ! Pour coopérer à nouveau dans ce monde de la performance, il convient le plus souvent d’inverser nos manières de penser, comme nous le propose Olivier Hamant.

D’abord, inverser le regard, et voir en l’autre un partenaire plutôt qu’un adversaire. Vision naïve ? Il se pourrait que ce soit la plus porteuse d’espoir, car elle est à la fois simple, mais radicale. Chercher ce qui nous rassemble avant ce qui nous sépare est le postulat de la création des liens. « Mais si en face, on ne joue pas le jeu, je fais quoi alors ? » Eh bien, utilisez la méthode CRP : coopération, réciprocité, pardon. Vous coopérez « par défaut ». Si « ça triche » en face, vous répondez par de la non-coopération (réciprocité) pour indiquer votre désapprobation, mais tendez la main (pardon) pour signifier votre souhait de tenter l’expérience à nouveau. Une technique désarmante pour signifier votre réelle envie de coopérer sans passer pour le dindon de la farce. Vouloir y croire est un ingrédient de la coopération.

Inverser notre façon d’apprendre et voir en l’autre une aide pour nous dépasser sans le dépasser. Trop souvent, l’école ou l’instruction nous invite à être performant, à être devant, à être le meilleur… Mais seul, même très fort, nous sommes incapables de vivre, car la vie, nous l’avons vu, n’est possible que via les interactions. Et seul, même très fort, nous sommes totalement dépourvus face à la complexité du monde et des enjeux à surmonter. Apprendre s’acquiert dans l’écoute apprenante : je t’apporte mes savoirs et compétences et je suis prêt à me laisser transformer grâce à tes savoirs et compétences. Vouloir se faire confiance est un ingrédient de la coopération.

Inverser notre vision de la propriété pour aller vers plus de partage. Si la robustesse se construit dans les liens, il doit y avoir des échanges. Or aujourd’hui, les échanges sont contraints, soit par leur marchandisation, soit par des droits juridiques disproportionnés (propriété intellectuelle envahissante). Accepter de donner (et de recevoir) « sans restriction » est source d’enrichissement mutuel. Ici encore, il ne s’agit pas d’une vision binaire (tout ou rien) mais bien d’une réflexion sur l’intérêt du don, sur l’enjeu évident de partager nos bonnes idées pour permettre leur large diffusion face aux urgences qui nous menacent. Vouloir partager « sincèrement » est aussi un ingrédient de la coopération.

Inverser la notion d’indépendance pour aller vers de l’inter-dépendance. Aujourd’hui érigé en exemple, l’individu indépendant, maîtrisant son environnement, est pourtant une imposture. Il est aisé de comprendre que notre autonomie n’est que le résultat des dépendances qui la permettent. Nous ne sommes qu’inter-dépendance, inexistants sans les autres. Pour coopérer avec soi-même, il faut déjà reconnaître cette inter-dépendance. Pourquoi ? Pour éviter d’endosser l’entièreté des problèmes jusqu’au burnout, et pour éviter de déléguer aux autres l’entièreté du problème qu’on aurait « déserté », jusqu’à les mettre eux aussi en burnout. Coopérer, c’est reconnaître que je suis co-responsable. C’est aussi identifier mes zones de responsabilité (responsabilité n’étant pas culpabilité, mais bien zone d’action), accepter d’y agir et m’allier avec autrui pour embrasser les zones qui sont hors de mon champ et de ma responsabilité. Coopérer en inter-dépendance élargit notre puissance d’agir et nous permet d’aborder les problèmes complexes. Vouloir reconnaître et assumer notre inter-dépendance, voilà encore un autre ingrédient de la coopération.

Inverser pour passer de la pensée binaire à des désaccords féconds. Alors que la complexité a envahi l’intégralité des enjeux, elle a disparu des espaces de débat. Nous en sommes réduits à la dichotomie. Coopérer, c’est accepter le débat et le point de vue opposé sans chercher à le détruire, mais en voyant comment il peut modifier ou conforter notre position pour aboutir à un désaccord fécond. La robustesse d’un collectif se construit sur les contradictions internes. Vouloir accueillir et vivre avec des désaccords, c’est aussi un ingrédient de la coopération.

Coopérer au service de quoi ?

Il serait triste de mettre ses compétences au service de projets destructeurs du vivant. La coopération au service de la robustesse n’a de sens que si elle nourrit la santé commune défendue par l’institut Michel Serres[1], laquelle consiste à prendre soin des humains (santé mentale et physique) et des sociétés, tout en prenant soin des écosystèmes (l’eau, les sols et la biodiversité).

La robustesse se construit dans les liens. Pour être adaptable et traverser les fluctuations, il faut multiplier et varier les interactions. Et plus les interactions sont nombreuses, plus le système devient robuste : stable à court terme et viable à long terme. Pour que les liens puissent s’établir, s’amplifier et durer, il nous faut réapprendre à interagir, à coopérer. En commençant petit, sur nos territoires, dans nos collectifs, associations, entreprises, dans notre zone de responsabilité, pour ensuite faire (re)monter progressivement ces compétences enfouies, mais ô combien agréables et engageantes une fois (r)établies.

Co-construire : 3 jours pour vivre des expériences irréversibles de coopération
CO-construire, un festival immersif dédié à la coopération comme réponse aux transitions écologique, sociale et culturelle. Pendant 3 jours, les 2, 3 et 4 juillet 2025 à Tournai, plus de 300 participants exploreront de nouvelles façons de débattre, d’agir et de créer des alliances avec le vivant. Plus qu’un événement, il s’agira un laboratoire open source, où chacun devient non plus consommateur mais acteur optimiste du changement, à travers des ateliers, des expériences collectives et des dialogues interdisciplinaires. Cette édition 2025, inspirée par des penseurs comme Bruno Latour et Baptiste Morizot, invite à revisiter notre rapport au monde, à l’interdépendance et à l’action collective. Un rendez-vous incontournable pour celles et ceux qui veulent expérimenter et bâtir un futur plus coopératif et plus soucieux du vivant.
www.co-construire.be

Notes :